UN  SPECTACLE ENSANGLANTE

Par Gladys Gailliard

« Mais oui, ça va aller, ne t’en fais pas, s’exclama Bernard. Et puis, je n’ai pas intérêt à te faire faux bond, sinon ton David me tombera dessus, pas vrai ? Tu sais bien qu’il n’y a que moi qui décide des personnes à entrer dans sa loge, donc y a pas de lézard ».

Bernard devait pas mal d’argent à David. Le jeu et la drogue avaient toujours été ses pêchés mignons. Aussi pour faire plaisir à Catherine, a-t-il arrangé une visite dans la loge de John James la vedette du moment, son poulain. En tant que producteur il  lui était facile de faire entrer qui il voulait. Et si Catherine était contente, David le serait aussi, donc…

« Et moi je te dis que je ne la connais pas cette Catherine, cria John James ! C’est Sylvie que tu feras entrer ce soir après le concert. Je me fous de ce que Bernard pourra dire ». La discussion durait depuis un bon moment entre John et Sandra, sa secrétaire. Elle craignait un peu John qui avait des colères innommables, aussi pour éviter une nouvelle dispute préféra-t-elle s’éloigner et accepter la visite nocturne de Sylvie, une groupie qui suivait John comme son ombre, où qu’il aille.

Le spectacle devait commencer vers 21h30, avec en vedette américaine une toute jeune chanteuse, nouvelle venue sur le marché ; pas beaucoup de voix mais un charme fou. A 22h30 commençait le tour de chant de John. Il avait donc largement le temps de prendre une collation avant d’entrer en scène. Il se trouvait attablé avec sa suite habituelle, Sylvie en faisant partie bien entendu. Un dernier verre de vin « pour se dérouiller la voix » comme il disait. La discussion était animée. Mais à un moment  sa rage éclata.

-  Je te dis que non, cria-t-il à Bernard, je ne veux pas voir cette Catherine dans ma loge après le spectacle. Si tu insistes c’est simple, je ne chante pas. Tu as une heure pour me remplacer, ou tu acceptes Sylvie. D’ailleurs je lui ai promis de m’accompagner en Belgique pour une partie de ma tournée. Je ne reviendrais pas sur le sujet.

Ayant dit ce qu’il pensait, il sortit, suivi de Bernard fou de rage, qui voyait son plan tomber à l’eau.

-  Mais qu’est ce que tu lui trouves à cette fille ? insista Bernard. Elle n’a aucune classe, elle ne sait pas aligner deux mots sans dire de connerie. Et puis moi aussi j’ai promis à Catherine que tu la recevrais dans ta loge après le tour de chant. Je ne te demande pas l’impossible, juste la voir, lui parler, lui signer quelques autographes et c’est tout.

- Comment faut-il te le dire, aboya John, on dirait que tu ne connais pas Sylvie et sa jalousie maladive. Et puis j’ai besoin d’elle. Elle est gentille avec moi et fait tout ce que je veux sans rien demander. Elle n’est peut-être pas très intelligente, mais elle me plait comme çà. Maintenant laisse moi, je voudrais me reposer quelques instants. Il s’était radouci, ce qui n’était pas pour déplaire à Bernard, qui craignait le pire pour le spectacle.

« Entrez monsieur le commissaire, c’est ici que j’ai découvert son corps inanimé, la poitrine pleine de sang et le couteau tombé à terre». Sandra, en larmes, accueillit le policier et expliqua qu’en entrant dans la loge, vers 22h15, elle avait trouvé John sur le sofa. « J’ai cru qu’il dormait. Il avait bu pas mal. Mais quand j’ai voulu le réveiller et que j’ai vu qu’il ne bougeait pas, j’ai tout de suite compris ».

- Qu’avez-vous fait ensuite ; êtes-vous allée prévenir quelqu’un, l’avez-vous laissé seul, demanda le commissaire.

-  Je suis allée chercher Bernard qui était dans le bureau à côté et nous sommes revenus tout de suite.

-  Savez-vous s’il manque quelque chose dans la loge ? Peut-être en voulait-on à son argent plus qu’à sa vie. 

-  Non, il ne manque rien. Vous savez commissaire je suis sa secrétaire particulière, mais je lui sers également de maquilleuse, d’habilleuse… C’est moi aussi qui range la loge pendant les tours de chant. Donc d’un simple coup d’œil j’aurais remarqué s’il y avait eu un vol quelconque. Non rien ne manque.

- Bien. Merci mademoiselle. Veuillez informer toutes les personnes présentes ici ce soir que mon adjoint entendra leurs témoignages demain au commissariat central, à partir de 9h. Merci et à demain ».

Après le relevé des empruntes et le départ du légiste emmenant le corps de John, Sandra repartit à son hôtel. Pensive, elle songea à la jeune fille qu’elle avait entrevue et repensa à la conversation animée qu’elle avait eue avec John le soir même. La connaissait-il ? Cette jeune personne était peut-être Catherine ? Pourquoi ne voulait-il pas la voir ?

Le commissaire et son adjoint, après audition des différents témoins, ont déduit que l’assassin n’était pas parmi les proches de la victime. Il fallait approfondir, interroger toutes les personnes ayant côtoyé John James les jours précédents le drame. Mais ils ne trouvèrent rien. John avait, certes, une vie mouvementée, mais il était régulier et avait de bonnes fréquentations. Il fallait donc voir ailleurs…

« Je viens porter plainte pour tapage nocturne. Impossible de dormir avant minuit ou une heure du matin. Quand il faut se lever le lendemain matin pour aller au travail, ce n’est pas drôle ». Madame Dubois était encore tout excitée en venant voir le commissaire.

-  Calmez-vous madame et racontez-moi en détail ce qui vous arrive, demanda celui-ci.

- Voilà. Avec cette chaleur, je dors la fenêtre ouverte. Or, depuis une semaine, impossible de m’endormir à cause du locataire d’en dessous. Il n’arrête pas de crier et de jurer contre un visiteur que je n’ai jamais vu. Sa fille crie aussi et lui dit de se calmer, mais rien n’y fait. Aussi je désire porter plainte contre ce monsieur.

- Savez-vous comment s’appellent ce monsieur et sa  fille ?

-  Bien sûr, c’est David et Catherine, mais je ne connais pas leurs noms de famille. Vous savez sa fille ce n’est pas vraiment sa fille, c’est plutôt sa poule comme on dit.

-  David et Catherine, merci bien madame Dubois. Laissez votre adresse à mon adjoint au cas où nous aurions d’autres questions à vous poser.

Il se rendit dans l’immeuble de madame Dubois et eut vite fait de retrouver David et sa compagne. Il les interrogea, parla de la plainte de la voisine et leur conseilla de trouver un terrain d’entente avec elle. En repartant son regard fut attiré par un tas de vieux chiffons tâchés de sang, qui traînaient près d’une poubelle. Il eut une idée. Il en prit un et le donna pour identification au labo de la police. Après examen, le sang retrouvé sur le vêtement correspondait à celui de John. Pas de doute, le criminel habitait l’immeuble de madame Dubois ou alentour.

-  Lucas donnez-moi la liste des personnes en relation avec la victime… Tenez, regardez. Catherine. La secrétaire nous a parlé d’une Catherine qui devait rencontrer le chanteur après le spectacle. Et si je me souviens bien il ne voulait pas la voir. Mon intuition me dit qu’il y a un rapport avec la Catherine que nous avons vue cet après-midi. Venez retournons là-bas.

Il interrogea la jeune femme une bonne partie de la nuit. Vers 3h du matin elle avoua enfin.

Oui elle était jalouse. Non pas que John James lui eut préféré Sylvie pour l’accompagner pendant la tournée en Belgique, ce serait plutôt le contraire. Elle était amoureuse de Sylvie depuis bien des années. Elle n’avait jamais rien dit par peur de la moquerie des gens et surtout elle ne voulait pas perdre David qui s’était occupé d’elle à la mort de ses parents. Avec lui elle était en sécurité. Mais que Sylvie parte avec un homme, ça non, elle ne pouvait l’accepter, fût-il une star du show-business. Elle n’avait vu qu’une solution. Et quand elle était entrée dans la loge où John se reposait et qu’elle lui avait planté le couteau dans la poitrine elle ne pensait qu’à Sylvie.

- Vous avez vu Lucas dit le commissaire à son assistant, c’est comme cela que l’on conclut une affaire en deux coups de cuillère à pot.

- Oui chef, mais heureusement que madame Dubois a porté plainte, sinon avouez que nous n’avions aucune piste ». Le commissaire lui retourna un clin d’œil de connivence.

Catherine se laissa emmener sans résistance. Ils ne peuvent pas comprendre mon geste, pensa-t-elle. Ils ne savent pas ce que c’est que d’aimer quelqu’un qui ne vous regarde même pas. Elle irait en prison. Et après ! David viendrait la voir, elle ne se sentirait pas seule. Et il lui donnerait des nouvelles de Sylvie…

Quant à Bernard, il n’eût d’autre alternative que de rembourser sa dette !    

 

         FIN

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