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UN SI TRISTE PETIT VISAGE Par Gladys Gailliard Je venais tout juste d’obtenir mon diplôme d’assistante sociale. Le premier poste que je dénichais était dans une institution pour handicapés mentaux. A 23 ans, quand on n’a jamais travaillé, cela n’a rien d’évident. J’avais bien espéré trouver un emploi dans un établissement scolaire, mais de nos jours on ne peut plus faire la difficile. Quand j’arrivais pour mon premier rendez-vous avec le directeur d’établissement j’avais la gorge serrée, les mains moites et une immense envie de m’enfuir très loin. Je fus extrêmement surprise, en le voyant, de me trouver face à un homme aussi jeune. A peine la quarantaine à première vue. Il était grand, brun avec quelques fils argentés aux tempes ce qui lui donnait un air plus mûr. Il était d’une grande amabilité, courtois et très discret. - Bonjour mademoiselle. Je me présente, Docteur Philippe de Jantois. Asseyez-vous je vous prie. Avez-vous fait bon voyage ? Je suis infiniment désolé de n’avoir pas pu aller vous chercher moi-même à la gare comme il avait été convenu, mais un incident de dernière minute m’a retenu auprès du médecin chef. - Ce n’est rien, monsieur, votre secrétaire a été très charmante et je vous remercie de l’avoir envoyée me chercher. J’espère néanmoins ne pas l’avoir dérangée. Mais excusez-moi, je ne me suis pas présentée. Marie-Claire Bellanguez, j’ai 23 ans et c’est mon premier poste. Mais je crois que vous savez déjà tout cela grâce à mon C.V. - C’est exact et je vous souhaite la bienvenue. Nous aurons le temps de faire plus ample connaissance lors de la réception que je compte donner en votre honneur. Il se leva et me prit le bras. - Venez, ajouta-t-il, je vais vous confier au docteur Martineau. Il est jeune, dynamique et connaît tout le monde ici. Il vous fera visiter l’établissement et vous montrera votre bureau. Après un rapide tour du propriétaire je pus enfin m’installer à mon aise. Nous étions jeudi et je ne prenais effectivement mes fonctions que le lundi suivant. J’avais donc tout loisir pour faire plus ample connaissance avec mes nouveaux collègues tant dans le secteur administratif qu’au sein du service médical. Je commençais également à consulter quelques dossiers de malades, dont les cas étaient les plus délicats. Sans être méchants ou dangereux, les pensionnaires de l’hôpital n’en étaient pas moins des malades qui devaient être suivis non seulement médicalement, mais aussi socialement. Beaucoup d’entre eux n’avaient plus de contact avec leur famille, soit qu’ils avaient été abandonnés à cause de leur état, soit qu’ils étaient maltraités par leurs proches ; l’Administration ayant décidé de les éloigner. Il fallait donc qu’une personne soit proche d’eux et leur apporte le soutien et le réconfort qui leur étaient nécessaires. Et c’était ce rôle qui m’incombait désormais. Avec la vivacité due à ma jeunesse j’étais prête à me jeter à l’eau, sans bien me rendre compte de ce qui m’attendait. Le lundi arriva enfin. J’étais enfin prête pour attaquer cette première journée. Tout se passa bien, entre les demandes d’aide à relancer pour les plus défavorisés, une famille qui voulait m’entretenir d’une vieille tante qui perdait la tête et dont on ne pouvait plus s’occuper, les demandes d’admissions dans des établissements plus spécialisés pour les malades dont l’état s’aggravait. Le temps passait très vite. Ainsi se termina mon premier mois. Je connaissais maintenant tout le monde et les malades avaient confiance en moi au point de venir souvent frapper à ma porte pour me raconter leurs petits bobos. Je les aimais bien et savais les écouter ; ils étaient tellement attachants. Puis un jour arriva un jeune enfant accompagné d’une infirmière et d’un avocat. Après l’avoir pris en charge et mené dans l’aile du bâtiment réservée aux plus jeunes je pus pendre connaissance de son dossier. Il s’appelait David, avait 13 ans et venait de la D.D.A.S.S. Rien d’autre. Bizarre. Je décidais d’en parler à Philippe. - Je ne comprends pas, docteur, dans le dossier d’admission du jeune David il n’y a absolument rien concernant sa famille. Pourquoi a-t-il été placé ? Son nom de famille ne figure même pas. - Je suis désolé mademoiselle, mais je ne peux rien vous dire de plus. - Enfin, comprenez-moi, pour effectuer un travail correctement j’ai besoin d’un minimum d’éléments. Je n’ai même pas de dossier médical le concernant. - Ne vous en faite pas Marie Claire, si vous avez besoin de savoir quoi que ce soit, je serai là pour vous renseigner sur ce que vous devrez savoir. Je sortis du bureau. J’avais bien remarqué qu’il était un peu gêné, comme s’il me cachait quelque chose. Peut-être David me parlerait-il lui-même en venant me rendre visite. Mais au bout d’une semaine il n’avait toujours pas poussé la porte de mon bureau. Plus d’une fois je l’avais croisé dans les couloirs. J’avais bien remarqué son regard triste. Il devait être timide, car il s’était enfui quand j’avais voulu lui parler. Je trouvais cela de plus en plus bizarre. Quelques mois plus tard, nous étions à une semaine de Noël. Nous avions installe un immense sapin dans le hall d’entrée et quelques pensionnaires nous avaient aidés à le décorer. Certains avaient fait des dessins à accrocher au bout des branches. Ils représentaient plus ou moins bien la naissance de Jésus ou la Vierge Marie sur un âne ou même Joseph marchant en s’aidant d’un grand bâton. Tous étaient fiers de leurs œuvres et contents de les voir trôner bien en évidence dans l’arbre. Mais un dessin attira plus particulièrement mon attention. Celui-là n’avait rien à voir avec la Nativité. On y voyait une femme tenant un enfant serré sur sa poitrine et un homme, bras levés, qui semblait crier après un jeune garçon. S’il n’avait pas été aussi triste, j’aurais dit que le croquis était très beau. Avant de l’accrocher je le fis voir à Philippe et lui demandais qui pouvait bien l’avoir dessiné. - Ce doit être une personne bien triste, vous ne croyez pas ? - Si, vous avez raison, c’est quelqu’un qui, malgré son jeune âge, n’a pas été épargné par la vie. Et je compris qu’il s’agissait de David. - Docteur, vous en avez trop dit ou pas assez. Allez-vous enfin m’expliquer ? - Très bien, allez asseyez-vous, je vais tout vous raconter : « Quand David est né sa mère n’était pas mariée. Son père les avait abandonnés quelques mois avant la naissance. Sans travail il était difficile à une mère célibataire de subvenir aux besoins d’un nouveau-né. Elle décida donc de le confier à ses parents qui étaient de braves gens, mais n’avaient pas de gros revenus. Quoi qu’il en soit, le gamin fut élevé dans une bonne famille où il était aimé. Il suivit une scolarité régulière. Pendant ce temps sa mère avait changé littéralement de vie. Elle s’était mariée quand David avait eu un an et depuis n’avait plus donné aucune nouvelle. Lorsque le pauvre gosse eut 8 ans, elle débarqua à l’improviste chez ses parents et leur déclara vouloir reprendre David avec elle. S’ensuivit une discussion des plus houleuses de laquelle elle sortit gagnante. Et David quitta en pleurant ses grands-parents. Et là commença pour lui le calvaire. Il servait de domestique dans la maison. Le matin en se levant vers 5h, il devait faire la vaisselle de la veille, ranger la cuisine, sortir le chien et enfin il pouvait se rendre à l’école. En rentrant le soir lui incombaient les courses et la préparation du repas. Après seulement il pouvait faire son travail d’école et aller se coucher assez tard. Il dormait peu car c’est lui qui devait s’occuper de sa demi-sœur Julie, âgée de quelques semaines quand elle pleurait la nuit. Son travail en classe s’en ressentait et le directeur d’école s’en inquiétait. Il avait bien essayé d’interroger les parents, mais bien sûr ils n’avaient remarqué aucun changement chez David. Un jour le gamin eut un malaise en classe et l’infirmière décida de le faire hospitaliser. Il était dans un tel état de faiblesse et le corps couvert de coups que les médecins alertèrent la D.D.A.S.S. et après une enquête de voisinage on retira David à sa mère. Celle-ci avoua que son mari tapait son fils quand il refusait de travailler ou osait se plaindre. Ne pouvant plus le confier à ses grands-parents morts de chagrin quelques années auparavant, la Justice ordonna de placer David dans un foyer, où il resta très peu de temps, son beau-père l’ayant en quelque sorte kidnappé au bout d’un mois. » Je n’en croyais pas mes oreilles. Un tel récit était ignoble. Mais je ne m’expliquais toujours pas ce que David faisait à l’institut. Philippe continua : « Les parents avaient déménagé en Allemagne et emmené les deux enfants avec eux. Ils pensaient probablement que dans un pays étranger ils étaient à l’abri de la Justice française. Et ils recommencèrent leurs pratiques avec David. Le pauvre n’allait plus en classe, ne parlant pas l’allemand. Mais les voisins eurent vite fait d’alerter la police locale et le manège fut découvert. On décida donc de ramener David en France et afin qu’il soit en sécurité, de le placer dans un endroit inconnu de ses parents. » - Et sa mère n’a jamais cherché à le voir ? Mais quelle femme est-elle donc ? - Comment l’aurait-t-elle pu ? Elle et son mari ont été tués voici un an dans un accident de voiture. La petite Julie est restée dans le coma quelques temps, mais elle était trop mal en point et son cœur n’a pas résisté. Voici donc David seul au monde. Vous comprenez maintenant pourquoi il est si triste et ne parle à personne. Je crois qu’il n’a plus confiance dans les gens qui l’entourent. - Oui, maintenant tout est clair. Merci Philippe de m’avoir fait confiance en me racontant son histoire. Je vous promets d’essayer de l’apprivoiser. A force de patience et de détermination on arrive bien souvent au but que l’on s’est fixé. Et moi j’y suis arrivée. J’ai reçu bien des claques, j’ai souvent été découragée, mais un jour David est enfin venu de lui-même me voir dans mon bureau. Et nous avons parlé. Je ne lui ai rien caché. Je lui ai avoué que je connaissais toute son histoire. Au début il a en été un peu choqué, mais il s’est vite détendu et a compris que je voulais l’aider. Rapidement il eut confiance en moi et nous sommes depuis les meilleurs amis du monde. Philippe et moi avons décidé de nous occuper de lui et le juge pour enfants nous en a confié mutuellement la garde. Il est pensionnaire dans un collège de la ville voisine et toutes les fins de semaines revient chez moi où nous passons le week-end ensemble, le plus souvent à trois. Cette situation nous a rapprochés Philippe et moi et je crois qu’un merveilleux sentiment est en train de naître entre nous. Mais pour l’instant notre priorité est de rendre David heureux et lui faire oublier les tristes années qu’il a vécues. FIN |