UN CADAVRE SOUS LE PONT

Par Gladys Gailliard


« Mais pourquoi fait-il si chaud aujourd’hui, et pourquoi les gens choisissent-ils un temps pareil pour mourir ? » Quand le commissaire Garnier sortit en trombe de son bureau, il était d’une humeur massacrante. Le soleil était au plus haut et il transpirait des gouttes grosses comme des petits pois, mais il fallait qu’il  aille sur les lieux où, selon toute évidence, une pauvre fille avait choisi de se jeter du haut du pont. Et il fallait faire vite, car avec ce soleil, bonjour les odeurs.

- Dupont amenez-vous, j’ai besoin de vous. Et faite une autre tête, moi non plus ça ne m’enchante pas de sortir par cette chaleur. Mais quand il faut y aller… Tenez c’est vous qui prenez le volant, ajouta-t-il en lui lançant les clés, et faite attention en conduisant, je ne tiens pas à me retrouver au fossé.

Jamais le pauvre inspecteur n’avait conduit si prudemment. Garnier avait beau être sympa avec lui, il lui fichait tout de même la trouille. Mais il devait reconnaître qu’il était le meilleur dans son domaine. Il en avait déjà résolu des affaires, et des sérieuses. On pouvait être fier de travailler sous ses ordres.

Le médecin légiste avait déjà commencé son travail quand les deux policiers arrivèrent sur les lieux.

- Tout indique en effet qu’il s’agit d’un suicide indiqua Dupont, la voiture de la morte abandonnée sur le pont, le sac sur le siège passager et cette lettre dans laquelle la jeune fille affirme ne plus pouvoir supporter la vie. Chose étrange, la rambarde est cassée à l’endroit où elle est tombée, mais ça n’a peut-être aucun rapport. Qu’en pensez-vous commissaire ?

Se tournant vers son supérieur il le trouva pensif, pâle, les yeux hagards ; il n’avait pas encore dit une parole depuis leur arrivée.

- Commissaire vous m’entendez ? Il n’y a aucun doute, c’est bien un suicide.

- Oui, vous avez peut-être raison. Mon Dieu, c’est terrible.

Jamais il n’avait été aussi troublé par un cadavre. Et pour cause. Il venait de reconnaître sa voisine de palier dans cette jeune morte de 24 ans. Que s’était-il passé ? Pourquoi mettre fin à sa vie d’une manière si macabre ? Il fallait qu’elle ait été au bout du rouleau.

- Qu’est- ce qui est terrible chef ? Vous la connaissez ?

- Oui, c’est la petite Claudine Monchin, ma voisine d’appartement. Je ne la connaissais pas plus que ça, mais je la voyais tous les jours quand elle partait au supermarché où elle était caissière.  Elle avait toujours un petit mot gentil pour tout le monde. C’était une fille sans histoire. Elle avait bien un petit copain qu’elle voyait de temps à autre, mais elle vivait seule.

- Je suis désolé commissaire.  C’est terrible en effet. Une gamine si jeune et un beau brin de fille avec ça.

Garnier s’était ressaisi. Il marcha vers sa voiture en criant au légiste de faire au plus vite pour les conclusions de l’autopsie.

- Bien sûr, commissaire, pour avant-hier, comme d’habitude !

- C’est pas malin, le rabroua Dupont, vous voyez bien qu’il est choqué par la funeste découverte.

- Ça va, demain midi au plus tard il aura mon rapport sur son bureau.

De retour au commissariat, Garnier jugea qu’il était trop tard pour faire une visite à l’appartement de Claudine. Il verrait demain matin, avant que le juge d’instruction ne fasse mettre les scellés sur la porte.

- Commissaire, vous n’avez pas une petite idée sur les raisons qui l’ont poussée à commettre une telle horreur ?

- Je ne sais pas. Il y a bien un truc qui me chiffonne, mais pour l’instant c’est encore trop tôt pour en parler. Tant que l’enquête n’est pas en route on ne peut pas émettre d’hypothèse. La suite des évènements nous en dira plus. Je vous attends à 7 h précises demain matin, chez moi. Nous irons jeter un coup d’œil à son appartement. Peut-être que nous apprendrons quelque chose ? Vous pouvez rentrer chez vous.

- O.K. Bonne nuit commissaire.

-  C’est ça, bonne nuit. Comment pourrait-elle être bonne, grommela-t-il pour lui-même ?

Son épouse fut aussi choquée que lui en apprenant la nouvelle du décès de leur jeune voisine. C’était une brave femme d’une cinquantaine d’années qui n’avait jamais pu donner d’enfant à son « flic de mari », comme elle l’appelait amicalement. C’était d’ailleurs ce manque qui les avait fait se rapprocher un peu plus chaque jour au point qu’ils en étaient arrivés à ne vivre que pour eux. Elle ne travaillait pas, mais faisait un peu de couture pour les habitants de l’immeuble, histoire de passer le temps.

- Toi qui restes là toute la journée, interrogea son mari, tu peux me dire quelque chose que je ne sache pas concernant la petite Monchin ?

- Non, tu sais je ne la fréquentais pas beaucoup. Bonjour, bonsoir, pas grand chose de plus. J’ai vu quelques fois son ami la ramener en voiture, mais jamais il n’est monté à son appartement. Je crois qu’elle était un peu sauvage.

- Mais non, juste réservée. Elle nous disait toujours un mot quand nous la croisions dans l’ascenseur. Enfin, samedi j’irai interroger les autres voisins. On verra bien ce qu’ils m’apprendront.

La visite de l’appartement ne donna rien de plus. C’était le logement type d’une jeune fille modèle et sans histoires. Propre, correctement rangé, sans meubles ni bibelots superflus. Le tout simple mais coquet. Une étagère et quelques bons livres d’auteurs témoignaient de l’instruction de la pauvre morte.

- Inutile de continuer à chercher, dit Garnier, nous ne trouverons aucun indice ici. Par contre j’ai trouvé son carnet d’adresses. Je l’emmène au bureau, il peut nous aider.

En effet l’examen du carnet leur fournit l’adresse des parents de la jeune femme. Monsieur et Madame Monchin vivaient dans une petite ville à quelques kilomètres de là. Quand ils arrivèrent sur place, les deux policiers furent frappés par le doux confort du logement. Les parents furent atterrés. Leur pauvre petite Claudine ! Elle était donc si malheureuse. Et pourquoi n’avait-elle rien dit ? Ils auraient pu l’aider. Après les formalités d’usage, Garnier et son adjoint repartirent, laissant leur carte de visite sur la table de la cuisine.

- Je vous demanderai de bien vouloir passer nous voir, dans quelques jours, j’aurai certainement des questions à vous poser. Mais prenez votre temps, ce n’est pas bien  urgent.

- Pauvres gens, dit l’inspecteur quand il furent remontés en voiture, ils me font pitié. C’était leur fille unique. Une gamine qu’ils ont eue sur un tard et qui était leur seul bonheur. Maintenant leurs vies sont brisées, il ne leur reste plus que les yeux pour pleurer.

Au commissariat, le rapport du médecin légiste attendait sur le bureau du commissaire.

- Eh bien ! pour une fois il a fait vite. Voyons ça… Voilà, je m’en doutais. Ecoutez Dupont ce qu’écrit Bergerin : « La mort a bien été causée par la chute, mais il a été relevé de nombreux hématomes sur les bras, les jambes et même le dos, qui ont pu être faits lors d’une bagarre. De là à suggérer que la morte ait été précipitée du haut du pont  par une tierce personne il n’y a qu’un pas. » Dupont était effaré.

- Un crime, mais c’est affreux. Qui pouvait bien en vouloir à cette pauvre fille ?

- Je n’en sais pas plus que vous, mais demain c’est samedi et je ferai une enquête de voisinage. Tout le monde me connaît dans l’immeuble et personne n’osera se soustraire à l’interrogatoire discret que je ferai. En tous cas, pour l’instant il est hors de question que je signe le permis d’inhumer.

Tout l’immeuble était en émoi à la lecture de la page locale du journal, le samedi matin. Bien que peu bavarde, Claudine était aimée de tous. Ça discutait dur dans les escaliers, chacun y allait de sa version des faits, ce qui agaça le commissaire qui rétablit le calme en indiquant que rien ne prouvait qu’elle ait été assassinée, les bleus sur le corps pouvaient avoir été faits plus tôt. Tous les voisins étaient prêts à donner un coup de main à Garnier car tous voulaient retrouver le « salaud qui a fait ça. »

Bref, après les interrogatoires de routine le commissaire n’était pas plus avancé. Il n’avait aucune piste, ne savait de quel côté diriger son enquête. Il ne lui restait plus à questionner que le petit ami de Claudine, ce qui n’apporta pas d’eau au moulin, celui-ci étant à deux cents kilomètres de là, à l’enterrement de sa grand’mère, le jour du drame.

- On piétine, Dupont, se plaignit-il le mardi matin. Rien, pas un indice. Toutes les personnes que j’ai interrogées dans le quartier ont un alibi en béton. Elles étaient à leur travail ou en train de déjeuner en famille. Et vous, ça a donné quoi la visite chez son employeur ?

- Pareil, rien. Elle travaillait là-bas depuis 6 mois, c’était une employée modèle. Appréciée de son patron et bonne copine avec ses collègues. Non, vraiment rien d’exceptionnel chez cette jeune demoiselle. A croire qu’elle ne voulait pas que l’on parle d’elle.

- Que voulez-vous dire ?

- Rien de spécial, sauf que je trouve qu’elle était trop limpide. Une fille de son âge qui travaille et vit seule doit avoir une vie plus mouvementée que ça. Mais d’après ce que nous savons, son existence était un peu trop monotone.

- C’est vrai, vous avez peut-être raison. Jamais on ne la voyait sortir avec une bande de copains, jamais elle ne recevait qui que ce soit chez elle. Cette fille n’avait aucun loisir mis à part quelques CD et les livres que nous avons trouvés en fouillant son appartement. Je me demande bien à quoi elle passait ses journées de congé.

- J’ai une idée, commissaire, je vais faire le tour des commerçants du quartier. Ils se sont peut-être méfiés de vous quand vous les avez interrogés, mais moi ils ne me connaissent pas. Je trouverai sûrement quelque chose. Un abonnement à un club de sport, dans une école de danse…

- O.K. mon cher Dupont allez-y, ça peut marcher.

Les investigations continuèrent mais restèrent infructueuses.

Madame Garnier s’ennuyait à mourir en ce moment. Pas de couture en route, les vacances approchaient bon train et les gens avaient autre chose en tête que les achats de bout de tissus ; on verrait ça à la rentrée. Elle avait donc décidé, voici déjà quelques semaines,  avec l’accord de son mari souvent absent de chez lui, de s’acheter un ordinateur et de s’abonner à Internet.

- Tu sais, mon chéri, c’est juste pour quelques recherches de temps en temps. Je ne vais pas passer mes journées entières à naviguer.

- J’espère bien, je ne suis pas Crésus. Si j’ai le malheur de voir que cela me coûte trop cher, je résilie le contrat immédiatement. Te voilà prévenue.

Et madame Garnier navigua. En quelques jours elle était devenue une pro du Web. Son mari tout en la surveillant était content qu’elle se soit trouvé une occupation qui lui ouvre de nouveaux horizons.

Madame Garnier était détective dans l’âme. Son mari lui parlait parfois de ses enquêtes et elle se voyait  découvrir les coupables bien avant la police. Elle pensait souvent à cette pauvre petite Claudine. A 24 ans, quand on a un travail intéressant, une bonne santé et qu'on est mignonne de surcroît,  on ne se suicide pas sans raison grave. Une chose lui hantait toujours l’esprit, une petite phrase que son mari lui avait glissée dans une conversation : « Ses parents sont drôlement aisés, c’est bizarre pour un retraité, ancien garde barrière et une femme de ménage. » Et si Dupont avait raison,  et si elle n’était pas si claire que ça leur petite voisine !

A ses heures perdues, Madame Garnier aimait inventer des histoires. Elle mitraillait le disque dur de son ordinateur d’aventures à l’eau de rose, sentimentales et passionnantes, mais ses préférées étaient les enquêtes policières. Elle consultait les vieux journaux d’époque sur Internet et trouvait des informations relatives à des affaires concrètes qui lui servaient de modèles. Son mari se moquait souvent d’elle, mais en son for intérieur il était fier d’elle, il pensait qu’elle aurait fait un bon inspecteur. Souvent elle laissait l’écran allumé et l’histoire en cours prête à être lue. Il lui faisait parfois quelques remarques dont elle tenait compte, mais ce jour là il n’y avait rien à redire, c’était bien raconté, l’enquête était ficelée correctement. Elle avait dû en passer du temps en recherches diverses. Mais une phrase bien anodine pour quelqu’un de moins averti que lui vint lui sauter aux yeux. «  Tout l’argent du monde ne peut acheter le vrai bonheur, juste un peu de rêve. »

Le lendemain, il était encore tout troublé en arrivant au bureau.

- Eh bien ! chef, vous voilà bien songeur. Vous avez la tête de quelqu’un qui n’a pas dormi de la nuit.

- Vous avez raison, je n’ai pas fermé l’œil et tout ça à cause d’une petite phrase de ma femme qui me travaille et je ne sais pas bien pourquoi.

- Une phrase ! Soyez plus clair.

- Ma femme a écrit dans sa dernière nouvelle « Tout l’argent du monde ne peut acheter le bonheur, juste un petit peu de rêve. » Qu’en pensez-vous ?

- J’en dis qu’elle a raison. Il y a un dicton qui dit que l’argent ne fait pas le bonheur, elle l’aura simplement modifié.

- C’est pas ça, quelque chose me dit que nous sommes sur un début de piste pour notre enquête sur la mort de Claudine. J’ai comme l’impression que c’est en pensant à elle qu’elle a écrit ça. Retournons à l’appartement de la morte, on est sûrement passé à côté de quelque chose.

Là-bas ils fouillèrent de fond en comble, jusqu’aux endroits les plus inaccessibles et rien n’attira leur attention. Il y avait bien toute cette série de livres qu’ils n’avaient pas regardés lors de leur première perquisition. Ils les ouvrirent un par un, faisant voler les pages, sans rien trouver. Ils allaient repartir, dépités et déçus quand Dupont trouva un dernier bouquin qui avait glissé derrière l’étagère. C’était la dernière œuvre d’un auteur bien connu des littéraires et qu’il avait  intitulé : « Le bonheur existe encore. » Dupont le feuilleta rapidement et remarqua quelques pages cornées.

De retour chez lui, le livre en poche, Garnier interrogea sa femme. Pourquoi avait-elle écrit cette phrase ? Avait-elle découvert quelque chose qu’elle cachait à son mari ?

- Non, répondit-elle à ses soupçonneuses et  pressantes questions. Pourquoi veux-tu que j’aie fait quelque recherche que ce soit ? Tu t’occupes de tes enquêtes et moi de mes nouvelles. Bien sûr je tire bien souvent des idées de tous les renseignements que tu me donnes, mais quant à aller piétiner tes plates bandes, merci bien. Mais qu’est-ce qui peut bien te faire penser ça ?

- C’est bizarre ! J’aurai cru. Tu vois, tu as écrit une phrase qui m’a mis la puce à l’oreille et après une nouvelle perquisition, Dupont a trouvé chez Claudine un livre qui a attiré notre attention. Ce livre traite du bonheur. Je me demande si ça a une relation avec la mort de Claudine.

- Tu sais, chéri, je pense que le bonheur elle ne l’avait pas trouvé. Tu devrais me donner le bouquin, je trouverai peut-être quelque chose d’intéressant au fil des pages.

- D’accord, mais tu ne retires pas les cornes qu’elle a faites par-ci, par-là.

Le livre était bien écrit, intéressant et facile à lire. En deux après-midi Madame Garnier l’avait dévoré. Rien ne l’avait alertée quant  à un rapport possible avec le crime qui préoccupait actuellement son mari. Elle s’attaqua donc aux pages cornées. Si elles étaient marquées, ce n’était pas par hasard. Claudine était une fille soigneuse et n’aurait pas dégradé un ouvrage sans raison. Les pages signalées évoquaient toutes le bonheur, mais un bonheur artificiel, un soi-disant bonheur que seuls connaissent les amateurs d’alcool et de stupéfiants.

« Bizarre, pensa Mme Garnier, on dirait que ce livre est un appel au secours, par lequel Claudine aura voulu attirer l’attention d’un éventuel lecteur. Aurait-elle eu quelque chose à voir avec la drogue ou pire encore était-elle droguée ? »

Elle sortit et se dirigea vers le bureau de son époux. Celui-ci était en pleine conversation avec un S.D.F. que l’on venait de prendre en flagrant délit de braconnage. Dès qu’il fut libre il vint s’asseoir près de sa femme.

- Alors chérie, qu’y a-t-il, pourquoi fais-tu cette tête ?

- Regarde ce que j’ai trouvé, je suis sûre qu’il y a un rapport avec le meurtre de notre voisine.

- Dans le bouquin ! Montre un peu…

Garnier et Dupont étaient certains que la femme du commissaire avait raison. Après lecture des diverses pages cornées du livre, ils déduisirent que la clé de l’énigme était là-dedans.

- Bergerin ne nous a rien dit en ce qui concerne une éventuelle prise de drogues par la victime, dit le commissaire, donc je pense qu’il faut diriger la suite de notre enquête vers les dealers et autres marchands de rêve. Il y a un réseau qui écume, depuis quelques temps, la ville et les environs. On pourrait faire un tour de ce côté là. Ça ne coûte rien d’essayer.

- D’accord, allez-y patron, moi de mon côté je vais retourner voir les parents de Claudine. Je ne sais pas pourquoi, mais leur belle maison cadre mal avec le train de vie qu’ils avaient quand ils étaient en activité.

Monsieur et Madame Monchin étaient encore très atterrés par la mort de leur fille. En discutant avec eux, Dupont apprit que c’était elle qui leur avait payé une bonne partie de la maison et des meubles.

- Elle était si gentille avec nous, dit la mère en s’essuyant les yeux, c’était une brave petite, toujours à vouloir nous faire plaisir. Et sans rien nous demander. Elle devait avoir une bonne place chez le notaire qui l’employait.

- Le notaire, s’étonna l’inspecteur, quel notaire ?

- Mais Maître Charrois bien sûr. Vous ne saviez pas, inspecteur, qu’elle était secrétaire chez le plus important notaire de la ville ?

- Non, je n’en savais rien. Mais il faut que je vous laisse maintenant, excusez-moi pour le dérangement et merci pour votre bon accueil.

- Qu’est ce que vous me dites là, Dupont, s’étonna Garnier, elle a fait croire à ses parents qu’elle était secrétaire chez Charrois. Mais c’est tout à fait absurde. Pourquoi aurait-elle menti à sa famille ? A moins qu’elle n’ait eu quelque chose à cacher. Une petite conversation avec le notaire s’impose.

Celui-ci nia connaître Claudine Monchin. Il n’en avait jamais entendu parler et était désolé d’apprendre son décès. Malheureusement il ne pouvait, en aucune manière, aider les policiers.

- Pourquoi, dans ce cas, cette demoiselle a-t-elle dit à sa famille qu’elle travaillait chez vous ?

- Je ne peux pas vous éclairer, mais allez voir mon fils qui est, lui aussi, notaire et avec qui je viens de m’associer. Il pourra  peut-être vous renseigner. Pour l’instant il est absent, mais je vais l’avertir de votre visite.

-  Je vous remercie de votre collaboration, Maître. Au revoir.

Ils avaient rendez-vous avec Antoine Charrois le jeudi suivant. Arrivés à l’étude, le notaire étant occupé avec un client, ils purent interroger à leur aise la secrétaire et apprirent qu’elle n’était là que depuis quelques mois, la fille qui était là avant elle, et qu’elle leur décrivit avec minutie, ayant dû quitter l’étude après avoir fait une malheureuse petite faute professionnelle… Ils la remercièrent de ses informations et furent introduits dans l’office de Maître Charrois fils.

- Entrez, messieurs, mon père m’a parlé de votre visite, mais il a été très discret sur le motif qui vous amère chez moi, aujourd’hui. Que puis-je faire pour vous ?

Quand ils lui eurent expliqué les faits, ils furent étonnés par sa pâleur excessive.

- Non, non, bégaya-t-il, je ne connais pas de Claudine Manchin.

- Monchin, Maître, rectifia Dupont, et ce n’est pas ce que nous a dit votre secrétaire tout à l’heure. Elle était bien en verve et nous n’avons eu aucun mal à l’interroger. D’après elle, il y a quelques mois vous avez licencié une employée pour faute professionnelle. Celle-ci correspondrait au signalement de Claudine Monchin. Qu’avez-vous à dire à ce sujet ?

- Rien, si ce n’est que je ne me souviens pas avoir employé cette personne et que dorénavant je ne vous répondrai qu’en présence de mon avocat.

- Bien Maître, nous vous laissons pour l’instant. Le prochain interrogatoire se fera au commissariat. Au revoir et à bientôt.

- Il nous cache quelque chose, c’est certain, s’exclama Garnier en sortant. Je suis sûr qu’il connaissait Claudine, mais quelle relation avait-il avec elle ?

Il était perplexe. Qu’avait bien pu être la vraie vie de Claudine ?

Le samedi suivant, Antoine Charrois répondit à la convocation du commissaire Garnier, en compagnie de son avocat. Ce dernier lui suggéra d’être coopératif et de dire toute la vérité. Au début il continua à nier, mais quand le policier lui glissa sous le nez la photo de Claudine morte il craqua.

- Oui, j’avoue, c’est moi qui l’ai tuée. Mais c’est un accident, je ne voulais pas qu’elle meure, je voulais simplement lui faire peur.

- Bien, dit Garnier. Racontez-moi tout et n’omettez rien s’il vous plait.

- Voilà. J’ai connu Claudine quand elle avait 16 ans. Elle souffrait beaucoup de sa modeste existence. Elle avait beaucoup d’ambition et aurait aimé élever sa position sociale et devenir quelqu’un de célèbre et de respecté. Après mes études de droit, je suis revenu de Paris avec la ferme intention de remplacer mon père au sein de son étude notariale. Mais à mon retour, je me suis aperçu qu’il n’était pas près de prendre sa retraite. Il consentit  néanmoins, pour débuter,  à me prendre comme premier clerc afin que je fasse mes premiers pas, dirigé par ses conseils. J’acceptais volontiers mais ce n’est pas ce que je souhaitais. Moi aussi j’étais ambitieux et au bout de quelques mois cette condition de subalterne commença à me peser. Un jour j’ai revu Claudine, elle travaillait au supermarché où elle s’ennuyait à mourir. Elle avait un petit ami, Claudio, un italien, un drôle de zozo, qui vivait de tout et de rien ; il ne travaillait pas et touchait beaucoup aux paradis artificiels. D’après elle, il était accro à l’héroïne. Un jour elle me le présenta et il avait tellement belle manière qu’il arriva à m’enrôler dans son équipe de paumés. Jamais je n’ai voulu toucher à quoi que ce soit, je vous le jure, mais nous sortions ensemble, certains soirs et le dimanche et je leur servais de chauffeur quand ils étaient trop défoncés. Ils faisaient aussi pas mal de trafic, ils servaient d’intermédiaires entre les dealers. Un jour, il fallut aller au ravitaillement et comme j’en avais pris l’habitude depuis plusieurs semaines, c’est moi qui y suis allé, accompagné de ma nouvelle secrétaire, Claudine. Sur le chemin du retour elle me suggéra de ne pas remettre la drogue à Claudio et de la vendre pour notre compte personnel. « On pourra se faire un sacré paquet de pognon, me dit-elle, et avec ça tu pourras t’installer. Tu quitteras ton père qui se fout pas mal de toi, et on partira loin d’ici. Qu’est ce que tu en penses ? » Je lui répondis qu’elle était folle. Si jamais Claudio nous retrouvait, notre compte était bon. Je préférais encore tout laisser tomber, et me contenter de ma petite vie monotone de clerc de notaire plutôt que risquer de me faire tabasser ou tuer par une bande de camés. Elle ne répondit pas. Notre vie continua, le jour à l’étude et la nuit à nous dévoyer. Puis un jour elle devint plus exigeante. Elle voulut s’installer avec moi dans une grande  maison, et jouer les femmes du monde. Elle disait en avoir marre de toutes les  « conneries » que nous faisions. J’étais d’accord, et nous nous sommes mariés. Mais une grande maison et une femme du monde coûtent cher et ce n’est pas avec le maigre salaire que mon père me versait que je pouvais m’en sortir.  Elle avait gardé son travail à l’étude en attendant que la maison soit construite. Ensuite elle serait tellement occupée avec l’aménagement qu’elle n’aurait plus le temps de travailler. Sans le dire à ma femme j’avais repris contact avec Claudio et recommencé mon petit manège hebdomadaire. Claudine ne soupçonnait rien, je lui avais raconté que mon père m’avait augmenté. Mais un jour elle a reçu au bureau un appel téléphonique d’un ancien ami qui lui apprit le décès de Claudio. Il était mort d’une overdose. Il avait laissé une lettre pour elle, car il se savait condamné par le SIDA. Tenez, commissaire, la voici cette lettre.

Il sortit une enveloppe de la poche interne de son veston. La lettre qu’elle contenait était rédigée d’une étroite écriture à peine lisible. On comprenait tant bien que mal que Claudio ait voulu mettre en garde Claudine contre son mari qui lui  mentait depuis le début de leur mariage.

-  Bon, continuez.

- Claudine m’a fait une scène le soir. Elle était en possession de cette preuve contre moi et j’ai dû avouer l’avoir trompée. Elle pleura et me lançant son dégoût pour moi à la figure m’annonça son désir de divorcer. Je ne fis aucun esclandre et acceptais la séparation sans broncher, d’autant que j’avais pris mes dispositions pour qu’elle ne touche que le strict minimum. Elle se trouva un petit appartement dans une cité minable, (ce terme offusqua Garnier). Je la licenciais et elle retrouva un job au supermarché. Par l’intermédiaire de mon avocat, j’appris qu’une partie de l’argent que je lui allouais tous les mois, durant notre mariage, pour ses dépenses personnelles allait à ses parents. La somme que je devais lui verser après notre divorce était tellement dérisoire à ses yeux, qu’elle menaça, pour se venger, de raconter toute l’histoire à mon père. Pendant quelques mois, j’ai bien pensé la supprimer, mais jamais, je vous jure commissaire, je n’ai prémédité ni organisé  son assassinat. Ce jour là, je partais chez un client de mon père et je l’ai croisée sur le pont. Quand elle reconnut ma voiture, elle me fit un appel de phares et se mit en travers de la route pour m’obliger à m’arrêter. Elle recommença son chantage. Nous nous sommes disputés, elle s’est ruée vers moi, m’a frappé, griffé et crié des injures. Je l’ai repoussée mais elle est tombée sur la rambarde qui a cédé sous son poids et elle a basculé dans le vide. Voyant que je ne pouvais plus rien faire pour elle et sans réfléchir, j’ai griffonné un mot sur un bout de papier en imitant son écriture et je l’ai laissé dans sa voiture. Ensuite j’ai repris mon véhicule, je suis allé à mon rendez-vous. Quand je suis repassé deux heures plus tard, j’ai vu au loin les voitures de police. Je me suis dépêché de rentrer chez moi et je me suis abruti dans le travail, espérant oublier. Plus d’une fois j’ai voulu tout avoué, mais je crois que j’avais plus peur de la réaction de mon père que de la vôtre, commissaire. Je ne cherche pas d’excuse, mais il a toujours été dur et intransigeant avec moi, il acceptait que je reprenne par la suite son étude, mais exigeait de moi que je sois à sa hauteur. Il n’a jamais compris que je n’étais pas lui. J’ai cru que l’argent pouvait tout acheter et en particulier la notoriété et le pouvoir, mais je me suis trompé. Maintenant je le regrette.

Voilà commissaire, vous savez tout. Maintenant vous pouvez faire de moi ce que vous voulez, ça m’est égal. Mais sachez que j’étais vraiment amoureux de ma femme et que sans notre goût du luxe nous aurions sûrement trouvé le bonheur.

- Bien, conclut Garnier. Vous allez pouvoir signer vos aveux. Je vais mettre votre client en examen, Maître, dit-il à l’attention de l’avocat. Aujourd’hui il est trop tard, mais demain il sera déféré au parquet. Dupont, apportez-moi le permis d’inhumer, s’il vous plait, maintenant plus rien ne m’empêche de le signer. Pauvre petite Claudine, ajouta-t-il comme pour lui-même.

         FIN

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