UN BIEN ETRANGE VOISIN

Par Gladys Gailliard


Jamais rien ne se passait ici, dans ce quartier d’une petite ville de Californie. La vie, à force d’être calme, en devenait monotone. Tout était rythmé sur les heures de bureau, d’école ou de ménage. Nous finissions par nous lasser de cette existence. Quand un événement familial venait enfin bouleverser notre petit train-train quotidien nous étions fous de joie ! Cela durait quelques jours et tout redevenait clair et limpide, triste en somme.

Combien de fois étais-je venue dans ce magasin ? Des dizaines, des centaines de fois, et toujours pour rencontrer les mêmes personnes. Certaines d’entre-elles  travaillaient et n’avaient donc pas beaucoup de temps à consacrer aux courses du ménage. Mais la plupart de mes voisines étaient, comme moi, des femmes au foyer. Aussi ces jours d’emplettes devenaient-ils une fête où toutes nous pouvions discuter à notre guise. Aucune animosité, aucune jalousie entre nous. Rien. Une vie « cool » comme diraient  nos enfants.

Rien, jusqu’à ce jour de février 2000 où ils ont emménagé. Ils arrivaient de la Côte Est. Le hasard d’une mutation les avait conduits sur les bords du Pacifique.

Notre quartier calme les avait tout de suite séduits. L’entreprise qui employait Harry avait loué la seule maison libre, face à la nôtre. Jenny était petite, frêle, n’inspirant pas la santé. C’est ce qui, je crois, me la fit aimer tout de suite. Elle était gentille, intelligente et savait, comme nulle autre, nous raconter les potins de New York ou de Washington. Elle avait toujours un bon mot pour nous. Ses deux enfants allaient en classe avec les miens. Tout de suite je lui ai proposé de m’en occuper le soir à la sortie de l’école. Ce qu’elle accepta volontiers puisque son emménagement n’était pas terminé. Ce qui installa des liens privilégiés entre nos deux familles. Harry était devenu le nouvel ami de tous les hommes du quartier. Ils en apprenaient beaucoup à son contact. Il est vrai que la vie de la Côte Est et celle du Pacifique sont totalement différentes. Tout était sujet à de longues conversations : Wall Street, Broadway et même la Maison Blanche ; tous les potins qui arrivaient difficilement dans notre coin perdu. Et pourquoi pas jouer en bourse en y étant. Là, je n’aurais pas accepté. Bref, les hommes ne voyaient que par lui.

Mais moi, il ne me plaisait pas beaucoup. Nous n’avions jamais eu de différents ensemble, aucun mot ni aucune discussion. Au contraire il était très agréable de converser avec lui. Toujours prêt à faire plaisir, on voyait qu’il désirait plus que tout s’intégrer au quartier. Mais quand on le connaissait un peu mieux, on se rendait compte qu’il était un peu imbu de sa personne et que quelque chose en lui sonnait faux. J’ai bien essayé d’en toucher un mot à mes amies, mais elles ne voyaient rien, elles étaient comme hypnotisées.

Et les jours s’écoulèrent comme à l’habitude, avec quelques couverts de plus aux anniversaires et un chariot supplémentaire au supermarché. Cela faisait six mois qu’ils étaient arrivés. Leur nouvelle maison était propre et coquette. Jenny avait tout de suite occupé une place importante dans le groupe de bénévoles que nous avions formé. Visites des maisons de retraite, des orphelinats, des hôpitaux, préparation des crèches de Noël pour la paroisse et même des fêtes de fin d’année pour le groupe scolaire. Tout lui plaisait. Elle était gaie, souriante et toujours prête à donner un coup de main ou un peu de son savoir-faire.

Elle était devenue ma meilleure amie et, rien que pour elle, je ne voulais pas faire grise mine devant Harry. Mais mon animosité envers lui n’était pas passée inaperçue pour tout le monde. Surtout pour Steve, mon mari, qui ne comprenait rien à mon attitude.

- Tu verras, lui dis-je un jour. On en reparlera et peut-être plus vite que tu ne le penses. Je me trompe rarement sur les gens et celui-là, je te dis qu’il est louche.

- Arrête, veux-tu, Nicole. Tu vois le mal partout. Bien sûr qu’il n’a pas vécu comme nous jusqu’ici, mais laisse-lui le temps de s’habituer.

- Tu te fiches de moi ! Il est peut-être très gentil, mais tout sonne faux chez lui. Je te dis que je ne le sens pas, ce mec.

- Très bien, nous verrons. Nous en avons assez discuté pour ce soir.

Et la vie continua, calme et tranquille. Un jour de novembre, Jenny arriva chez nous avec un gâteau aux pommes, recette de sa mère française. Tout de suite je remarquais son visage défait :

- Qu’est-ce qui ne va pas ma chérie, tu as pleuré ?

- Oui. Figure-toi qu’Harry doit partir pour New York la semaine prochaine et je suis triste à l’idée que nous soyons séparés.

- Il part pour combien de temps ?

- Au minimum trois mois. Jamais je n’ai été séparée de lui aussi longtemps.

- Et bien pourquoi ne l’accompagnes-tu pas ? Je sais que New York te manque. Cela te permettrait de revoir tes anciens amis, de refaire du shopping sur la V° Avenue que tu aimes tant.

-  Mais non, voyons, et les enfants. Je ne peux pas bousculer leur année scolaire pour un simple caprice. Ils commencent à s’intégrer au rythme de l’école, ce ne serait pas juste pour eux.

- Et bien moi j’ai la solution. Tu me les laisses le temps que tu es partie. Rien ne me ferait plus plaisir et je sais que les enfants seraient fous de joie. J’en parle à Steve. Réfléchis à tout cela. Discutes-en avec Harry et dis-moi ce que tu décides.

Elle était repartie le moral un peu moins bas et un pale sourire aux lèvres. Pauvre petite Jenny. Si son mari était bien celui que je pensais, elle s’accrochait à un mirage. Harry accepta qu’elle l’accompagne. Ce fut un déchirement pour les enfants de les voir partir. Cette année la famille ne serait pas réunie pour Noël. Mais Steve et moi ferions tout pour les rendre heureux.

Au bout de dix jours et quelques appels téléphoniques, nous avons reçu une carte de Washington où nos amis étaient partis en week-end. Tout se passait bien. Jenny était très heureuse de revoir sa ville natale qui lui avait beaucoup manqué. Elle y avait rencontré pas mal de connaissances et s’amusait beaucoup. Nous étions contents pour elle. Mais d’Harry, rien. Pas un plus petit commentaire. Juste une signature en bas de carte précédée d’une bise aux petits. Là nous étions tous étonnés.

- C’est bizarre, me dit Steve. Je pensais bien qu’un tel éloignement lui pèserait un peu plus et qu’il aimerait savoir comment vont les enfants.

- On dirait que tu commences enfin à comprendre. Il les aime ses gamins, mais quelque chose doit le tourmenter en ce moment pour agir de cette manière et il doit se sentir loin de toute réalité. J’espère sincèrement que Jenny ne va pas pâtir d’une telle situation.

- Tu sais ma chérie, après réflexion j’ai peur que tu n’aies eu raison depuis le début. Il y a un truc là dessous. Mais chut, n’en parlons pas devant les enfants. Inutile de les affoler, ils sont encore trop jeunes.

Les fêtes de fin d’année se passèrent dans la joie et la bonne humeur. Le 31 décembre peu avant minuit nous avons téléphoné à Jenny et Harry pour leur présenter nos bons vœux. Les  enfants étaient impatients de parler à leurs parents. Ils ne comprenaient pas que, décalage horaire oblige,  ceux-ci étaient entrés dans le nouveau millénaire avant eux.  Après plein de bisous, ils sont montés se coucher et plongèrent rapidement dans un sommeil réparateur peuplé de doux rêves où papa et maman avaient bien entendu la première place.

A la mi janvier, en pleine nuit, nous avons eu quelques flocons de neige, chose extrêmement rare chez nous. Cela ne dura que quelques heures, et le lendemain le soleil brillait de nouveau de tous ses feux et plus aucune trace d’hiver ne se devinait. C’est ce jour là, en milieu de matinée, que Jenny me téléphona, en larmes. Elle hoquetait tellement que je n’arrivais pas à comprendre le moindre mot de ce qu’elle me disait. J’ai du passer un bon moment à la calmer et enfin j’ai pu réaliser qu’Harry était parti. En se réveillant le matin elle avait eu l’agréable surprise de pouvoir admirer le tapis d’une blancheur virginale qui recouvrait les rues de New York. Quelle belle journée cela allait être ! Mais elle avait vite déchanté en trouvant le mot que son mari lui avait laissé sur la table de cuisine.

- Ecoute Nicole, je vais te le lire : « Ma chérie. Je suis désolé. J’en ai marre de te mentir. Je ne suis pas le prince charmant que tu espérais. Ne cherche pas à me retrouver. Inutile de prévenir la police, je pars de mon plein gré et ne reviendrai pas. Dis bien aux enfants que je vous aime et que jamais je ne vous oublierai. J’ai toujours été fier de toi, je sais que tu t’en sortiras. Je t’embrasse très fort ainsi que mes deux fils. Ton mari qui vous aime, Harry. » Alors qu’est-ce que tu en penses ?

- Je n’en sais rien Jenny, il faut voir avec Steve, lui saura ce qu’il convient de faire. La meilleure des solutions c’est que tu reviennes au plus vite. Je vais préparer les enfants en leur disant que leur papa est obligé de rester en voyage plus longtemps que prévu.

- Merci ma chère Nicole, heureusement que tu es là. Je prends le premier avion et j’arrive.

Le midi, quand Steve rentra pour le déjeuner je lui fis part de ma conversation avec mon amie et il en fut très troublé. Jamais nous n’aurions pensé cela de Harry. Il était peut-être bizarre, mais  abandonner femme et enfants de cette manière, cela ne lui ressemblait pas.

Jenny arriva enfin, le visage décomposé. Les enfants étaient heureux de revoir leur mère, mais déçus que leur père n’ait pu l’accompagner. Dès son arrivée elle nous raconta tout d’une traite. Harry n’avait pas une minute à lui accorder depuis leur arrivée sur la Côte Est. Sauf quelques week-ends volés par-ci par-là, elle se retrouvait seule tout le temps. Heureusement elle avait retrouvé de vieux amis qui l’accueillaient souvent chez eux. Puis les disputes avaient commencé. Harry ne comprenait pas qu’elle se plaigne, après tout c’est elle qui avait insisté pour le suivre. Il était là pour son boulot et n’avait pas le temps de s’amuser. En pleine nuit il recevait des coups de fil bizarres. Il ne répondait que par phrases entrecoupées de silences. Elle n’avait rien demandé, certaine qu’il ne lui aurait donné aucune explication. Mais elle était sûre qu’il y avait quelque chose de louche là-dessous.

Steve fit jouer quelques relations qu’il avait dans la police et à la mairie, mais les réponses étaient toujours les mêmes : Harry était parti de son plein gré. On ne pouvait rien faire…

En février un réseau de trafiquants de drogue fut démantelé près de Dallas. Il y eut plusieurs  victimes et parmi celles-ci on retrouva Harry. Certes il était défiguré, mais sa carte d’Inspecteur du F.B.I. ne laissait aucun doute sur son identité. Il m’avait  toujours semblé étrange, mais jamais je n’aurais pu croire une chose pareille. Il eut une cérémonie funèbre officielle à laquelle tout le quartier assistait. Tous pleuraient, il était tellement aimé. Même moi j’ai eu la larme à l’œil. Ma conscience me dérangeait un peu et je m’en voulais d’avoir si méprisé Harry sans vraiment le connaître.

Jenny a décidé de rester près de nous surtout, je crois, pour faire plaisir à ses fils. Ils avaient tellement de peine d’avoir perdu leur père adoré qu’elle n’eût pas le courage de les séparer de leurs camarades. Elle trouva un travail dans la concession automobile qui employait mon mari et avec le temps elle redevînt gaie et agréable, enjouée comme autrefois. Son mari lui manquait encore beaucoup, mais je retrouvais enfin mon amie telle que je l’avais aimée dès son arrivée.

                                  

FIN

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