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UN AMOUR MAUDIT Par Gladys Gailliard
Je me souviendrais toujours de ces moments passés derrière les barreaux de la prison. Les jours s’écoulaient, monotones, semblables aux autres. Les co-détenus partageant ma cellule n’avaient rien d’enfants de chœur. Ils étaient là pour vol à la tire ou cambriolage de banques, délits graves, certes, mais moins répréhensibles que s’ils avaient tué ou violé. En sortant ils pourraient trouver une réinsertion dans la société et s’ils se tenaient à carreaux tout pourrait recommencer pour eux. Ils n’en avaient plus que pour quelques années, deux ou trois au maximum. Après « vive la quille » comme ils disaient. Mais moi, je ne savais pas quand je sortirais. Et pourtant je n’avais pas fait le quart de ce qui avait amené ces malfrats ici. En fait je n’avais rien fait du tout. Ni vol, ni hold-up. C’était juste un malheureux concours de circonstances qui avait fait que j’étais maintenant privé de liberté, et pour longtemps. Et depuis déjà cinq ans… A l’époque j’avais 35 ans. La vie n’avait pas toujours été clémente pour moi. Deux fois divorcé, sans enfant, j’avais très tôt perdu mes parents dans un accident de voiture. Vite livré à moi-même, j’avais dû me battre pour subsister. J’avais un mauvais caractère, ce qui était probablement à l’origine de ma mésentente avec mes épouses. Bref, je me retrouvais seul, avec un boulot de dessinateur qui ne me plaisait pas, à vivre dans un appartenant sans âme où jamais personne ne me rendait visite. J’avais bien quelques aventures de passage, mais rien d’important. Et ma vie coulait, triste et sans imprévu. Jusqu’au jour où… Elle s’appelait Sandra et avait 30 ans. Ce jour là je suis entré dans la banque où j’avais ouvert un compte, et c’est là que je l’ai vue. Qu’elle était belle ! Bien plus belle que les deux femmes que j’avais épousées auparavant. Pour moi elle était unique. Je la contemplais, penchée sur son guichet, et je savais déjà que j’étais amoureux. Soudain l'impensable arriva. Elle releva la tête, me regarda et je compris en voyant ses grands yeux magnifiques que jamais je ne pourrais l’oublier. C’est seulement quelques jours plus tard que je me décidais à lui parler. Au début, rien que des banalités, comme on en dit souvent quand on est un peu timide. Puis on s’enhardi et on ose une conversation plus intime. Je ne me reconnaissais pas moi-même. Je me croyais blasé de tout et voilà que je faisais la cour à une demoiselle comme au temps de mes vingt ans. Mais je compris très vite qu’elle n’avait pas envie d’une relation sans mariage et enfants à la clé. Le mariage merci bien, j’avais déjà donné. Mais ne voulant pas la perdre, je lui promettais tout ce qu’elle voulait, en lui demandant de ne pas se presser. Nous étions heureux ensemble, je me contentais de cette situation, sachant que de son côté Sandra attendait autre chose. Puis tout bascula. Un marché avec un client malhonnête faillit mettre en péril la société qui m’employais et je perdis mon travail sur le champ. Le salaire de Sandra nous permettais de vivre gentiment, sans folies. Les soirées se passaient au coin du feu, à regarder la télévision ou à jouer à un jeu de société. Mon amie était fatiguée de ses journées et la tranquillité était de rigueur. Le soir de Noël, que nous passions ensemble comme deux tourtereaux, elle m’apprit qu’elle était enceinte. Je dois dire que j’en étais fou de joie. - Mon amour, quel bonheur. Un bébé c’est formidable. - Oui Jean, moi aussi je suis heureuse. Mais je crois que maintenant nous allons devoir nous marier. Tu sais combien j’en ai envie et pour mon travail il vaut mieux que je sois « Madame ». - Pas si vite, ma petite biche. On ne peut pas tout faire en même temps. Il va nous falloir déménager, ici c’est bien trop petit. Mais pour cela il faut que je retrouve un travail convenable. Dès que j’ai quelque chose, c’est promis on change d’appartement et on se marie. Là, tu es contente ? Je savais bien que ce n’était pas demain la veille que je retrouverais un travail potable. J’avais une formation de dessinateur, mais les techniques avaient changé et je n’y avais jamais été formé. Je n’en parlais pas à Sandra, toute à sa joie de future maman. Pour la nouvelle année, nous étions invités chez ses parents. C’étaient des gens très gentils. Ils étaient tous deux commerçants dans la chaussure et jouissaient d’une assez belle notoriété dans la ville qu’ils habitaient depuis plus de quarante ans. Quand Sandra leur appris la bonne nouvelle ils en furent transportés de joie. Ils ne pensaient plus être un jour grands-parents, Sandra était leur fille unique et tardait à se marier. Connaissant les difficultés financières dans lesquelles nous nous trouvions, ils me proposèrent de m’engager dans leur commerce, « en attendant que je trouve autre chose qui me convienne mieux ». Je ne pouvais décemment pas refuser et deux mois plus tard nous sortions de la mairie où Sandra et moi venions de nous dire « oui » pour la vie. Notre vie continua, tranquille, car ma tendre épouse se fatiguait vite. Nous avions trouvé une petite maison près de chez ses parents et ceux-ci nous avaient aidé à emménager. La petite Marie vint au monde le 15 août. Elle était de santé fragile et les médecins de l’hôpital où avait eu lieu l’accouchement nous conseillèrent de la baptiser le plus rapidement possible. Ils craignaient une maladie de sang, et songeaient à la garder avec eux quelques temps pour lui faire passer des examens approfondis. Trois jours après la naissance, Marie était admise en pédiatrie où elle fut soignée à merveille. Mais c’est là que commença le cauchemar que j’allais vivre et que je vis encore… Le pédiatre qui la suivait, un homme de renom, connaissance de ma belle famille, vint nous annoncer lui-même la mauvaise nouvelle. Après lui avoir fait tous les tests, il s’avérait que notre enfant chérie était atteinte du SIDA. Il était urgent que mon épouse et moi-même fassions aussi les tests. Ceux de Sandra se révélèrent être négatifs. Mais moi, j’étais bel et bien positif. Quand je rentrais de l’hôpital avec mes examens, l’accueil que je reçu ne me laissais aucun doute sur les sentiments qu’avaient mes beaux-parents à mon égard. Ils m’avaient accepté quand ils me croyaient quelqu’un de bien ; « affligé d’une maladie honteuse », ils ne voulaient plus entendre parler de moi. Je tentais bien de leur expliquer que la maladie n’était pas déclarée, que je pouvais vivre encore bien des années sans être malade, rien n’y fit et ma femme s’étant rangée de leur côté, je décidais de partir. Je n’avais bien entendu plus de travail. Qui aurait voulu engager un séropositif ? Cela dura quelques mois, jusqu’au jour où Sandra vint me rendre visite en larmes. Notre Marie était décédée dans la nuit. Son petit cœur n’avait pas résisté aux différents traitements médicaux qu’on lui avait imposés depuis sa naissance. Je restais prostré plusieurs jours, sans manger ni boire et c’est dans cet état qu’au bout d’une semaine les flics me trouvèrent quand ils vinrent sonner chez moi. Je partis au poste de police les menottes aux poings. J’étais accusé de meurtre sur mineur sans préméditation. Mon beau père ayant de l’influence dans la ville avait porté plainte contre moi. Même si la déclaration n’était pas des plus recevables, en glissant un billet au policier il put me faire arrêter. S’ensuivit un procès truqué lui aussi que, je crois, la ville n’est pas près d’oublier. J’étais un assassin, mais je n’avais commis aucun crime. Ma femme et sa mère pleuraient. Etaient-elles d’accord avec mon beau-père ? Avaient-elles essayé de le raisonner ? J’en doutais car aucune d’elle ne prit ma défense. Et je fus condamné à dix ans de réclusion. Comme explication à la sentence, le juge déclara qu’ayant eu plusieurs aventures avant mon mariage avec Sandra, j’aurais dû être plus prudent et faire les tests nécessaires en temps et en heure. Il fallait que mon histoire serve d’exemple. Je n’avais bien sûr pas voulu la mort de mon enfant, mais c’était quand même à cause de moi, de ma négligence qu’elle avait quitté ce monde si jeune et ayant tant souffert. Et voilà. Cela fait cinq ans que je suis enfermé. Sandra a obtenu très facilement le divorce. Elle ne vient jamais me voir en prison. J’ai su que sa mère était décédée d’un cancer incurable deux ans après sa petite fille. La vie du père et de la fille s’écoule triste à mourir, mais la faute m’en revient-elle réellement ? FIN |