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POUR UN SECRET SI BIEN GARDE
Il faisait très froid cet hiver. Un froid qui nous prenait jusqu'à l’intérieur de tout notre être. Un froid comme on n’en voyait pas souvent dans cette région du Sud de la France. J’étais pourtant habituée aux longs hivers sans fin dans ce Canada qui m’avait vue naître. Mais cette année je ne supportais pas ce vent glacial et mordant qui me cinglait le visage, ce verglas transformant en miroir les autoroutes où ne pas avoir d’accident relevait de la sorcellerie, cette maison louée à la dernière minute, triste et mal chauffée, jusqu’aux habitants du village que rien ne semblait pouvoir égayer. Je ne supportais rien, surtout pas le fait d’avoir dû m’exiler si loin de chez moi, seule, très seule, après ma séparation d’avec Julien. Nous avions vécu ensemble plus de cinq ans et voilà qu’un matin j’apprends qu’il me quitte pour partir travailler aux U.S.A. où il a rencontré quelqu’un de très influent. Julien, mon beau rocker, jamais je n’aurais cru cela de lui. Il paraissait m’aimer autant que je pouvais être folle de lui, mais sa musique comptait plus que tout pour lui. Je m’assoie à la table de cuisine et me sert un café brûlant. Il ne me réchauffe pas le coeur, ce café, mais un peu de chaleur s’insinue en moi et je me prends tout à coup à rêver. C’était il y a six ans, déjà six ans. Je travaillais, dans la banlieue de Montréal, dans une maison de production. J’en voyais passer dans le bureau du patron, des jeunes, sûrs d’eux, venant chercher un sponsor pour enregistrer ce qu’ils pensaient être le tube de l’année. Quinze, vingt par jour, mais aucun ne ressortait avec un contrat sous le bras. Pour Jean, mon patron, ils étaient trop jeunes, pas assez mûrs ou simplement démodés. Il n’avait pas encore trouvé « l’oiseau rare » qui ferait exploser les hits et d’un seul coup le propulserait au premier rang des maisons de disques. Un jour, enfin, il entra dans mon bureau. Beau, sûr de lui, rien ni personne ne devait lui résister. D’un geste désinvolte il me jeta une carte de visite : - Dites à votre patron que je veux le voir immédiatement. - Certainement pas maintenant, répondis-je froidement, il est en réunion. Je pense qu’il vaudrait mieux que vous preniez rendez-vous. - Rendez-vous, s’exclama-t-il. Mais vous savez à qui vous parlez ? Sachez ma petite demoiselle que Julien Gomez ne prend pas de rendez-vous. On le reçoit dès qu’il arrive. Je le pris de haut. J’étais sidérée de la façon dont il osait me parler. Pour qui se prenait-il à la fin ? - D’abord, monsieur, je ne suis pas votre petite demoiselle, et apprenez que monsieur Mariano ne vous recevra pas sans avoir rendez-vous, fussiez-vous la Reine d’Angleterre. Ce n’est sûrement pas pour quelqu’un de votre espèce qu’il va bousculer son calendrier. C’est à ce moment là que je réalisais qui il était. Julien Gomez, la star des stars, le rocker des rockers, la vedette que tous s’arrachaient, des chaînes de télé aux radios, jusqu’aux hebdomadaires qui voulaient l’avoir en couverture. Je devenais rouge comme une pivoine et ne savais plus où me mettre. Aucun son ne sortais de ma bouche. J’étais littéralement tétanisée. Très vite il remarqua mon trouble et vint à mon secours. - Je vois que vous venez enfin de me reconnaître. Ce n’est pas trop tôt. Mais excusez moi, je n’ai pas été très correct avec vous, j’aurais dû me présenter en entrant et ne pas vous agresser comme je l’ai fait. - Ne vous en faites pas, nous sommes quittes puisque je n’ai pas été très gentille non plus avec vous. Il faut dire que vous m’aviez mise en colère. Je vous ai pris pour un de ces jeunes qui viennent chercher le succès, mais n’ont rien de bien valable à présenter. C’est ce moment que choisit mon patron pour rentrer : - Julien Gomez, s’exclama-t-il en voyant le visiteur. Mais que diable faites vous là ? - Bonjour monsieur Mariano. J’aimerais vous voir quelques instants, j’ai un projet à vous soumettre. - Mais entrez donc dans mon bureau. Il le précéda de quelques pas et se retournant vers moi : - Sophie cria-t-il à mon attention, pouvez vous nous apporter du café assez fort et une aspirine, j’ai un mal de tête tenace depuis ce matin et rien ne le fait passer. Je m’exécutais aussitôt. Quand j’entrais dans le bureau de Jean quelques minutes plus tard, je les trouvais en pleine discussion. Ils négociaient contrat, tournée, et cachet. Je m’attardais pour essayer de comprendre ce qui pouvait bien lui faire quitter sa maison de disques actuelle. Mais je n’en appris pas plus, le regard que me lança Jean me fit tourner rapidement les talons. Mon patron n’aimait pas que l’on s’occupe de ses affaires. « A chacun sa place, disait-il. Moi ce sont les nouvelles idoles que je dois dénicher, et à vous de faire tourner la boutique ». Je me sentais comme la cinquième roue du carrosse, mais mon travail me plaisait et j’étais bien payée. De plus nous avions en contrat des chanteurs B.C.B.G., au visage de jeunes premiers, pas vilains à regarder. C’était un plus dans le boulot à ne pas dédaigner. J’étais encore très fleur bleue, je croyais au grand amour éternel et aujourd’hui j’étais très émue rien qu’à la vue de Julien Gomez. Je me remis au travail et essayais de ne plus y penser. Au bout de deux bonnes heures la porte s’ouvrit et Jean en sortit un sourire rayonnant sur les lèvres, suivi de Julien non moins satisfait. - Donc à jeudi prochain 15 h 30. Le contrat sera prêt et j’aurai eu le temps de prendre quelques contact pour la tournée que nous prévoyons. N’hésitez pas à m’appeler si un dernier point vous chagrinait. Vous avez mon numéro de portable ; pour vous il sera ouvert nuit et jour. - Merci monsieur Mariano, je dois vous avouer que vous me sauvez la vie en m’accueillant chez vous. - Je vous en prie, pas de cérémonie entre nous. Puisque nous allons travailler ensemble, appelez moi Jean. - O.K., donc à bientôt. Puis se souvenant que j’étais dans la même pièce qu’eux il se retourna vers moi et me gratifia d’un de ses plus beaux sourires enjôleurs. A bientôt j’espère, chère mademoiselle, ajouta-t-il. - Au revoir, monsieur Gomez. C’est tout ce que j’arrivais à dire, tant j’étais encore émue. Il sortit et mon patron resta quelques secondes à rêver. Il me regarda enfin et me demanda de le suivre dans son bureau : - Asseyez vous, Sophie. Je pense que vous avez compris ce qui nous arrive. Monsieur Gomez est venu me demander de lui établir un contrat. Il veut travailler avec nous, car il quitte son ancienne maison de production. - Oui, monsieur, je m’en doutais. Mais je ne comprends pas pourquoi il veut partir d’une maison qui s’occupe de lui depuis de nombreuses années et qui est plus ou moins à l’origine du succès qu’il connaît aujourd’hui. - Il ne m’a pas donné de détails, mais j’ai cru comprendre qu’ils étaient en froid depuis plusieurs mois, à cause de nombreux points sur lesquels ils ne seraient pas tombés d’accord, concernant la tournée internationale qu’il doit effectuer prochainement. - Il faut que ce soit un grand froid, pour accepter de payer un dédit. Rompre un contrat coûte très cher. - Oui, mais il peut payer. Il recherche une certaine liberté en venant vers nous, et la liberté n’a pas de prix. - Patron, pourquoi lui avez vous donné votre numéro de portable ? Vous m’avez toujours assurée qu’il n’était que pour votre usage personnel. Alors cette fois-ci vous mélangez travail et vie privée. Il sembla réfléchir et se décida enfin à me répondre. - Je sais, Sophie, mais cette fois-ci je ne pouvais pas faire autrement. Ce n’est pas n’importe qui ce Julien Gomez, et c’est un contrat en or que nous allons signer. Je vais d’ailleurs avoir besoin de vous pour l’établir au plus vite. - Je sais, patron, pour jeudi prochain, 15 H 30, répondis-je avec un sourire malicieux. Il sourit à son tour et me demanda de le laisser seul. Il avait encore beaucoup de travail et son mal de tête n’était pas passé. Il voulait rester un peu au calme. La rédaction du contrat liant Julien à notre maison s’avéra loin d’être simple. Beaucoup de points avaient été modifiés par rapport aux contrats habituellement signés chez nous. De plus, ses griefs contre son ancienne maison de disques devaient avoir ébréché sa confiance, car il voulait traiter tout lui-même, sans faire appel à son agent. Ce monsieur Gomez était décidément un homme très exigeant. Après quelques heures supplémentaires et beaucoup d’ « engueulades » de la part de Jean, tout fut enfin prêt pour le jeudi matin. A midi je sortis manger un casse-croûte au café du coin et je demandais une bière « pour me donner du courage ». Je jubilais. J’allais revoir l’homme qui avait occupé tous mes rêves depuis une semaine. J’avais gardé précieusement la carte de visite qu’il m’avait donnée ; je ne savais pas ce que j’en ferais, mais je ne pouvais me résigner à la jeter. Une heure et quart plus tard j’étais de retour au bureau juste à temps pour répondre au téléphone. La communication émanait de Jean qui me dit être souffrant et attendre, chez lui, le médecin. - Je compte sur vous pour faire tourner la boutique, comme d’habitude. Si quelque chose clochait vous pourriez toujours me joindre. Ma femme prendra la communication, elle ne travaille pas aujourd’hui. - Mais, ce n’est pas possible, patron. Vous savez bien que Julien Gomez vient cet après-midi signer son contrat. Je serais bien incapable de me débrouiller avec lui. - Ecoutez ma petite Sophie, je vous fais entièrement confiance. Vous savez bien que mon adjoint est en congés et à part vous, je n’ai personne qui puisse mener à bien une affaire comme celle-ci. - Bien patron. J’essayerai de ne pas vous décevoir. En tous cas soignez vous vite pour revenir encore plus vite. Dites bonjour à votre femme de ma part. - Merci Sophie. Vous êtes gentille. Rappelez moi de vous augmenter quand je rentrerai. Sans vous je ne sais pas ce que je ferais. Allez, au revoir. Je raccrochais le combiné, toute dépitée. Mon excitation été retombée, rien qu’à la pensée de recevoir Julien seule. J’avais une peur bleue. Et si je faisais une gaffe et qu’il ne veuille plus signer le contrat ! J’étais tellement angoissée, occupée à classer des papiers, que je ne l’entendis pas entrer. Il resta quelques instants à me regarder et quand enfin je me retournais et le vis, je devins toute rouge. - Eh bien, dites donc. Je vous impressionne tant que cela, que vous rougissez à chaque fois que j’apparais devant vous ? - Non, ce n’est pas cela, bredouillais-je, mais je ne vous avais pas entendu entrer. Je respirais un grand coup et continuais d’une voix plus assurée : - Vous venez signer votre contrat ? Venez, nous allons dans le bureau de monsieur Mariano. Mon patron est souffrant aujourd’hui, mais je pourrai vous renseigner si vous avez quelques questions d’ordre général à me poser. Pour les choses particulières, je crois que vous avez son numéro de téléphone. - Oui, aucun problème. Bon voyons ce contrat. Il lut, relut, me posa toutes les questions nécessaires à la bonne compréhension des clauses de l’accord. Enfin, à ma grande satisfaction il signa puis s’appuya nonchalamment sur le dossier du fauteuil et me regarda d’un air amusé. - Qu’est- ce qui vous fait rire, j’ai un bouton sur le nez ? - Non, rassurez vous, au contraire je vous trouve très jolie. Si vous le permettez, je voudrais vous inviter à dîner ce soir, disons pour fêter le contrat qui nous lie désormais. - Vous ne travaillez pas ce soir ? - Non, pas aujourd’hui. Disons que je m’octroie de temps en temps un soir de relâche pour me reposer. Par contre je pars demain matin pour l’Europe où je dois donner une série de concerts dans plusieurs capitales du vieux continent. Ma déception fut grande d’appendre qu’il allait partir si loin. Je me décidai à accepter son offre à dîner. Le repas fut à la hauteur de toutes mes espérances : champagne, bougies, mets fins et même musique douce. Je passais une très agréable soirée et quand Julien me raccompagna à la maison, j’avais les larmes aux yeux rien qu’à la pensée que nous allions nous quitter pour de longues semaines. Bien sûr nous nous promîmes de nous revoir à son retour. - J’ai passé un agréable moment en votre compagnie, Sophie. J’ai hâte de vous revoir. Dès mon retour je passe voir Jean et je vous enlève pour la journée. Vous pourrez déjà le prévenir. Je n’accepterai aucune mauvaise humeur de sa part. Il effleura mes cheveux de ses lèvres chaudes, me serra au creux de ses bras musclés. Je tremblais de tout mon être, je savourais la douceur des mots tendres qu’il me murmurait. Quand il me quitta j’eus envie de le retenir, de lui crier que je l’aimais, que je voulais vivre avec lui. Mais déjà il partait sans se retourner et j’en fus toute troublée. Il était parti depuis trois semaines déjà et je continuais de l’aimer en silence. Jean s’était bien aperçu de mon trouble à chaque fois qu’il me parlait de Julien, mais sa gentillesse et son savoir vivre l’empêchaient de me questionner. Intérieurement je l’en remerciais. Nous avions journellement des nouvelles de la tournée européenne de Julien, un membre de l’équipe technique de la maison de disques l’ayant suivi afin de rendre des comptes au « big boss » comme on appelait ici monsieur Mariano. Ses spectacles remportaient un succès mérité et des dates de concert supplémentaires avaient été décidées. J’en étais heureuse pour lui mais je pensais que ces imprévus nous séparaient encore plus longtemps. Puis une nuit je rêvais de lui. Pour la première fois depuis que je le connaissais, il venait troubler mes songes. Quand je m’éveillai aux premières heures du matin je transpirais, un grand trouble m’envahissait, je n’aurais su dire pourquoi. Mais en repensant à mon rêve je me mis à pleurer. J’entendais encore Julien me dire qu’il m’aimait bien mais seulement bien, qu’il ne m’avait jamais rien promis, qu’il aimait trop sa liberté et sa carrière pour se lier définitivement, qu’il préférait les amourettes de passage, les aventures sans lendemain, qu’il était heureux comme ça et que rien ne changerait. Quand je fus calmée et que je pus réfléchir objectivement, je réalisais que mon rêve était probablement prémonitoire. Julien avait été gentil et attentionné envers moi, mais été resté réservé quand une douce émotion nous avait rapprochés. Il ne m’avait même pas embrassée. Et moi j’avais tout simplement pris mes rêves pour la réalité, j’avais vu ce que je voulais voir et tout n’était que leurre. A partir de ce jour, je travaillais comme un automate et mon patron me sermonnait souvent à cause de mes erreurs. - Mais où avez vous la tête en ce moment, Sophie ? Etes vous malade ? Peut-être devriez vous prendre quelques jours de congés ? - Merci patron de vous inquiéter ainsi pour moi. C’est vrai que je suis un peu fatiguée en ce moment. Et si vous le permettez j’aimerais prendre une semaine pour aller dans ma famille. J’ai effectivement besoin de me reposer. - Bien, partez le temps qu’il vous faudra et revenez nous en pleine forme. Et surtout ne vous tracassez pas pour le boulot, j’essaierai de me passer de vous pendant quelques jours. Quand je revins j’avais effectivement fait une cure de repos et de bonne humeur. J’avais retrouvé mes frères et soeur, leurs conjoints et les enfants venus rendre visite à nos parents. Nous avions pu discuter des derniers potins de nos vies respectives, des petits bobos que nous amenait l’existence, mais pour rien au monde je ne leur aurai parlé de Julien. Tant que notre relation n’avait pas évoluée, comme je me surprenais souvent à l’espérer, je préférais rester discrète. Je repris mon travail le coeur plus léger, ce qui parut enchanter Jean. La tournée internationale de Julien touchait à sa fin et dans quelques jours il serait de retour. Son agent avait rencontré Jean à plusieurs reprises pour mettre en place l’enregistrement d’un nouvel album qui devait sortir pour les fêtes de fin d’année. Il aurait certainement beaucoup de travail et pas de temps à me consacrer, mais j’en prenais mon parti et affichai un sourire dès qu’il franchit le seuil de mon bureau. Toujours très beau, légèrement plus mince, il semblait fatigué. - Bonjour, Julien, lançais-je gaiement. Comment allez-vous ? Votre tournée s’est elle bien passée ? - Oui, merci Sophie. C’était magique. Tous mes fans étaient au rendez-vous et je dois avouer que j’en ai été assez surpris. Je ne m’attendais pas à un tel accueil. Mais vous, comment allez-vous ? Est-ce que je vous ai un peu manqué, dit-il en souriant amicalement. - Un peu est un moindre mot, répondis-je sur le même ton, j’avais hâte de vous revoir. - Je sais pourquoi, et n’ayez crainte, je tiendrais ma promesse. - Que voulez vous dire ? - Mais simplement que je vous ai promis de vous inviter à dîner à mon retour et qu’une promesse doit se tenir. Je vous prouverai que je suis un homme de parole. Tenez, prenons date pour samedi prochain, 19 H, au même restaurant que la première fois, si toutefois vous êtes toujours d’accord. - Vous vous moquez de moi ! Et comment je suis toujours d’accord. Je serai ponctuelle, merci beaucoup. Il entra dans le bureau de mon patron et n’en sortit que très tard dans la soirée, bien après mon départ. Comme il me l’avait promis, nous nous revîmes souvent, soit au bureau, soit au restaurant. Au bout de quelques semaines, il m’emmenait dans un appartement qu’il louait en ville et là je passais la nuit la plus magique qu’il me soit permis d’espérer. Au petit matin j’étais bien, abandonnée au creux de ses bras musclés, rêvant d’une vie entière près de lui, à l’attendre en coulisses pendant ses concerts, à l’accompagner aux soirées privées où il serait invité, à le suivre à l’étranger pour la promotion de son dernier album… - A quoi penses-tu ma chérie ? Tu sembles à des milliers d’années lumière de la terre. - Je pensais à toi et à tout ce que nous allons pouvoir faire ensemble. Tu n’es plus seul maintenant, et si tu veux je pourrais te seconder dans tes déplacements, cela me distraira et je me sentirai utile. - Plus seul, tu dis ! Mais je n’ai jamais été seul. Et pourquoi voudrais-tu t’occuper de moi, je suis assez grand pour le faire moi-même, je n’ai besoin de personne. Et puis tu as ton travail chez Jean que tu ne peux pas laisser tomber. - D’accord, je ne veux pas m’imposer, dis-je avec une moue boudeuse. Je sais que tu as énormément de personnes à ton service. Je me contenterai de te voir quand tu voudras bien me faire un petit signe. - Ne le prend pas comme ça. Tu sais je suis stressé à cause de l’enregistrement qui vient de commencer. Je crois que je vais me consacrer exclusivement à mon album, les semaines à venir. Ne m’en veux pas, s’il te plait. J’étais en colère contre lui. Nous venions de passer notre première nuit ensemble et déjà il me repoussait, il faisait passer son travail avant moi. Encore une preuve que mon rêve disait vrai. Je le quittai de mauvaise humeur et arrivai au bureau avec ma tête des mauvais jours. Jean, comme à chaque fois dans ces moments là, n’osa pas me poser de questions et la journée se passa, longue et triste. Le soir je rentrai chez moi, morose et sans goût aucun. Je décidai d’attendre que « le mufle », comme je l’avais surnommé intérieurement, veuille bien se manifester. Il était inutile qu’il compte sur moi pour faire le premier pas, ce n’est pas le genre de la maison. Mais au bout de quinze jours je n’y tenais plus et un matin je décrochais mon téléphone. Au bout du fil une voix de femme me répondit que Julien était parti au studio d’enregistrement. Elle me demanda mon nom, me dit s’occuper de son fan club, et m’assura que si je le désirais je pouvais laisser un message qu’elle se ferait un plaisir de lui faire parvenir. Je raccrochais, un peu trop rapidement, sans lui répondre. « Son fan club, criais-je dépitée, mais pour qui me prend-elle, cette secrétaire ? Je ne suis pas une de ces groupies prêtes à tout pour séduire leur idole. Je pense que je vaux mieux que cela. » Et j’attendis qu’il m’appelle. Ce qu’il fit quelques jours plus tard, me demandant de l’excuser. Il avait eu énormément de boulot, mais l’album était en bonne voie et il pensait pouvoir se libérer le soir même. Il m’invitait à notre restaurant. Comme d’habitude nous dînâmes amoureusement et la soirée se continua chez moi. Je ne savais pas pourquoi, mais j’avais la gorge serrée en restant allongée près de lui, comme si j’appréhendais qu’il me parle. Effectivement quand il ouvrit la bouche : - Ecoute, Sophie, je dois t’avouer quelque chose. Quand tu as téléphoné chez moi l’autre jour, une femme t’a répondu. - Oui, ta secrétaire. J’ai d’ailleurs été un peu sèche avec elle, tu voudras bien m’excuser. - Ce n’est rien, mais elle n’est pas ma secrétaire, c’est ma femme. Je sentis mon sang se glacer dans mes veines. Sa femme. Il était marié et ne m’en avait jamais parlé. Je me levais d’un bond et m’habillais sans le regarder. Je ne trouvais rien à lui répondre et lui demandais de me laisser. J’avais envie de pleurer, de crier, mais je m’interdisais de me laisser aller devant lui. Tout à coup je n’étais plus sûre de mes sentiments et je voulais réfléchir. Que pouvais-je faire ? Il m’avait trompée et mon ego en souffrait. J’encaissais le coup du mieux que je pouvais et décidais de reprendre mon travail et de m’y consacrer sans penser à autre chose. Je ne voyais pas d’autre remède à mon mal intérieur, un mal qui m’atteignait au coeur et à l’âme. Je souffrais énormément, mais parallèlement à ma douleur une sérénité m’habitait, que je n’avais pas connue depuis bien longtemps. Etait-ce le fait de savoir que mes sentiments avaient changé ? J’étais plus calme dans mon travail, ce qui plaisait beaucoup à Jean. Cette situation dura deux mois pendant lesquels je m’efforçais d’oublier Julien. Je repensais souvent à nos instants intimes, faits de douceur et de complicité, mais les larmes ne venaient plus remplir mes yeux. Puis un jour je reçus un appel téléphonique des urgences de l’hôpital. Julien y avait été admis en catastrophe, après un accident de voiture. Il me réclamait. Que devais-je faire ? Passer sur tous mes principes et courir vers lui ou le laisser seul, ne pas répondre à son appel et risquer de le perdre définitivement. Car je devais me rendre à l’évidence, une part de moi l’aimait encore. Je partis le rejoindre et constatai qu’il n’avait pas cherché à m’oublier et m’aimait encore. Il n’était que légèrement blessé et pourrait sortir après une série d’examens. Nous eûmes une longue conversation qui nous permit de voir plus nettement la situation dans laquelle nous nous trouvions. - Excuse moi ma chérie si je t’ai fait souffrir, mais ce n’était pas dans mes intentions. Je voudrais t’expliquer la situation, mais s’il te plait, laisse moi parler sans m’interrompre. Je t’ai dit que la personne qui t’a répondu au téléphone quand tu as appelé chez moi était ma femme. En fait elle l’a été mais ne l’est plus. Nous nous sommes mariés très tôt. J’avais à peine vingt ans. Nous nous aimions comme des fous. Au début tout allait bien, je commençais à avoir un certain succès et Jacqueline me servait d’agent. Je me déchargeais beaucoup sur elle, beaucoup trop je crois. Un jour, un des plus beaux de ma vie, elle m’annonça être enceinte. Nous vivions sur un petit nuage et attendions la naissance de notre fils avec impatience et anxiété. - Avec anxiété, pourquoi ? m’écriai-je. La grossesse se déroulait mal ? - Oui et non. Les examens étaient satisfaisants, mais Jacqueline avaient eu des antécédents dans sa famille. - Quels genres d’antécédents ? Des maladies, des infirmités ? - Tu as déjà entendu parlé de la mucoviscidose, je suppose. Dans la famille de ma femme, trois jeunes garçons en étaient déjà morts et nous craignions pour notre enfant. - Je présume que vous n’avez pas eu plus de chance que les parents des pauvres gamins. - Malheureusement. Mickaël vécut deux ans mais les médecins étaient impuissants et n’ont rien pu faire pour le sauver. Jacqueline a perdu la tête le jour de l’enterrement et a tenté de mettre fin à ses jours. Elle a été très bien soignée. Elle s’en est remise mais elle est encore très fragile mentalement. Elle s’occupe effectivement de mon fan club, mais c’est tout ce qui nous rapproche maintenant. Elle ne veut plus entendre parler d’une vie commune avec tout ce que cela comporte d’agréable ou de contraignant. Elle vit dans le souvenir de notre petit Mickaël. Elle a voulu me rendre ma liberté pour que je puisse refaire ma vie, avoir d’autres enfants et être enfin heureux, mais ma conscience m’interdit de la laisser seule. Après tout elle est encore ma femme. - Mais pourquoi agit-elle comme cela ? Vous auriez pu avoir d’autres enfants qui n’auraient pas forcément été malades. - Je sais, mais par son attitude elle veut se punir d’avoir apporté, même involontairement, le malheur dans notre vie de couple. - Quelle tristesse. Je la plains de tout mon coeur. Mais pourquoi ne m’as-tu pas tout raconté au début de notre relation ? J’aurai compris. - Je le sais à présent, et je t’en demande pardon. Je n’ai jamais su faire de belles phrases et je ne savais pas comment t’expliquer le drame que je vivais. Cela me gênait de t’avouer que j’étais un homme marié, même si plus rien ne me liait à ma femme, sauf une grande affection. J’étais triste à l’idée d’avoir douté de sa sincérité et de l’avoir fait souffrir. Je ne savais pas comment me racheter quand une idée traversa mon esprit. - Dis-moi, Julien, pourrais-tu lui parler de moi comme d’une amie rencontrée dans ta maison de disques et lui demander si je peux aller lui rendre visite ? - Pourquoi me demandes-tu cela ? Que peut t’apporter une visite à une femme qui ne vit qu’avec le passé et ne pense qu’à aller rejoindre son enfant au ciel ? - Je suis une femme aussi et je la verrais différemment. Ce que tu m’as dit d’elle m’a extrêmement touchée. Elle me fait beaucoup de peine. J’aimerais devenir son amie et tenter de lui rendre la vie un peu plus douce. Qu’en penses-tu ? - Je crois qu’on peut essayer. Je vais voir ce que je peux faire et on en reparle. Mais viens ici plus près de moi et embrasse moi, pour me prouver que tu m’as pardonné. Les infirmières qui entraient à ce moment nous trouvèrent enlacés et dissimulèrent un sourire. Elles devaient penser que j’étais un bon remède à la guérison de leur malade. Quand Julien sortit de l’hôpital il repartit directement chez lui. J’aurais aimé l’avoir quelques jours avec moi, mais il arriva à me convaincre que sa place était près de Jacqueline. Au bout de deux semaines il put reprendre ses tours de chant reportés à cause de l’accident ; entre temps j’avais pu entrer en contact avec sa femme. C’était une personne douce et charmante, mais son visage reflétait toute sa souffrance. Comme je l’avais souhaité nous devinrent amies et, dès que mon travail me le permettait, je passais du temps avec elle, surtout pendant les absences de son mari. Nous discutions beaucoup ensemble et j’appris tout de la vie qu’elle avait menée avant le drame qu’elle vivait encore. Bien sûr pour elle j’étais devenue une amie de la famille ; elle ne semblait pas se douter des relations que nous entretenions Julien et moi. Au cours d’une conversation plus animée que d’habitude, elle me confia regretter d’avoir provoqué l’accident de voiture dans lequel Julien avait été blessé. Comme je n’en connaissais pas moi-même les détails, je l’incitais à continuer son récit. - Jamais je n’ai voulu avoir cet accrochage avec la fourgonnette. Et pourtant Julien me l’a reproché. Il m’a accusée d’avoir intentionnellement coupé la route au véhicule qui venait sur ma gauche, sans respecter le stop. Il croit que j’ai cherché à me suicider encore une fois, mais jamais je n’aurais mis sa vie en danger. Car, je peux te le dire à toi qui est ma seule amie, je l’aime encore, même si c’est un amour à sens unique. Je sais bien qu’il reste auprès de moi uniquement pour se donner bonne conscience. - Ne dis pas cela, Jacqueline, je suis sûre qu’il a encore beaucoup d’affection pour toi et tellement de souvenirs vous rapprochent. Mais dis moi, je ne savais pas que c’était toi qui conduisait la voiture ce jour là. Est-ce bien prudent avec les médicaments que tu prends ? - Il n’a plus aucune confiance en moi, mais je l’avais tellement seriné pour prendre le volant qu’il a accepté à contre coeur, me demandant d’aller doucement. Mais je te jure, Sophie, ce n’est pas ma faute si cette fourgonnette s’est trouvée en travers de ma route et que je n’ai pu l’éviter. - Je te crois, mais calme toi. Elle commençait à s’énerver et ses grands yeux bleus exorbités se remplissaient déjà de larmes. Son mari rentra au même moment et soudain elle se tut. Jamais je ne l’avais vue aussi troublée que ce jour là. Elle monta se reposer quelques heures dans sa chambre et me laissa seule avec mon amant. - Que lui as-tu dit pour qu’elle soit aussi affectée quand je suis entré ? On aurait dit qu’elle avait peur de moi. - C’est un peu ça, Julien, répondis-je un peu brusquement. Pourquoi ne pas m’avoir dit qu’elle était au volant de la voiture le jour de l’accident et surtout que tu étais en colère contre elle de l’avoir soi-disant provoqué ? Elle n’y est pour rien et tu le sais bien. Jamais elle n’a voulu mettre ta vie en danger et tu sais pourquoi, simplement parce qu’elle t’aime encore profondément. Il ne s’attendait pas à ce que je lui fasse une telle révélation. Lui qui pensait vivre avec une femme ayant perdu tous sentiments à son égard. Cette découverte le laissa pensif. Il avait besoin de réfléchir et me demanda de le laisser seul. - O.K. je pars, mais dis-toi bien que je n’admettrai pas que tu la fasses souffrir. Nous nous côtoyons régulièrement et une tendre affection nous lie ; je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour lui venir en aide si le besoin s’en faisait sentir. - Très bien, Mère Thérésa, dit-il en se moquant de moi. Mais soit tranquille, moi non plus je ne veux pas qu’elle souffre, sinon serais-je resté avec elle ? Maintenant laisse moi, je vais dîner seul comme d’habitude et après une bonne nuit de sommeil, je verrai plus clair à la situation. - Bien. Bonne nuit mon chéri, lui dis-je soudain radoucie, en l’embrassant tendrement sur la joue. Dis bonsoir à Jacqueline pour moi et dis-lui que je passerai la voir dans deux ou trois jours. De retour chez moi, j’essayai de faire le point sur ma situation actuelle. Que c’était compliqué. Pourquoi m’étais-je mis dans une telle position ? Je les aimais tous les deux, certes différemment, mais entièrement et sans contrainte. Avais-je une chance, un jour, de sortir de cet imbroglio ? Les jours s’écoulaient rapidement, entre mon travail et ma relation mouvementée avec Julien. Je rendais régulièrement visite à Jacqueline et je crois que nos discussions étaient bénéfiques pour l’une comme pour l’autre. J’étais arrivée à lui rendre un peu de confiance en elle. Plus jamais elle ne parlais de l’accident ni de son enfant décédé. Bien au contraire, elle me racontait son enfance, sa vie avec ses parents adorés et ses frères et soeurs. Ils étaient huit à la maison et formaient une famille unie. Puis les enfants s’étaient trouvés séparés à cause du travail ou des études, certains s’étaient mariés et habitaient à l’autre bout du pays, sur la Côte Ouest. Mais jamais ils ne s’étaient perdus de vue, ils s’aimaient trop pour se contenter d’un coup de téléphone de temps en temps ou d’une carte postale à la nouvelle année. Les parents étaient décédés depuis peu, dans un accident d’avion. Jacqueline savait que leur plus grand regret était de n’avoir pas pu voir grandir leur petit fils. Au fil des jours et plus encore en connaissant mieux sa famille, j’appris à aimer Jacqueline pour elle-même bien plus qu’à cause de son chagrin. Ma conscience me reprochait souvent cette infidélité envers Julien, mais je n’y pouvais rien. J’aimais Jacqueline. Je l’aimais de tout mon être, de toute mon âme. Non pas comme on aime une maîtresse, mais tendrement, comme une soeur, comme une amie de toujours pour laquelle on donnerait sa vie. Et c’est cela, j’étais prête à donner ma vie pour elle. Julien le comprit rapidement lors des conversations que j’avais avec lui. Nous nous voyions aussi souvent qu’auparavant, mais nos discussions animées concernaient plus souvent sa femme que notre amour. Il en devint jaloux. - Pourquoi a-t-il fallu que je vous présente tous les deux. N’étions nous pas heureux avant que tu la connaisses ? - Si nous étions heureux, mais notre bonheur était égoïste. Jamais je n’aurais imaginé que faire le bonheur d’une personne comme ta femme pouvait m’apporter une telle plénitude. Je ne le fais pas par plaisir, tu sais, mais parce que j’en ai besoin. J’aime nos conversations, j’aime me retrouver avec elle et voir une lueur scintiller dans ses yeux quand je lui raconte les petites choses anodines de la vie de tous les jours. Elle ressemble à une petite fille qui n’aurait pas eu le droit de sortir seule et qui d’un seul coup découvrirait le monde extérieur. Elle s’occupe peut-être très bien de ton fan club et de ton téléphone, mais elle a besoin d’autre chose que tu n’as jamais su lui apporter. - Et c’est quoi cette chose ? De l’amour peut-être ! Je ne suis pas certain de pouvoir encore lui en donner. - Non, juste un peu d’affection et de compréhension. Je suis sûre que si tu t’étais intéressé un peu plus souvent à elle au lieu de la classer dans les cas désespérés tu aurais vu tout l’amour qu’elle avait encore en elle et qui ne demandait qu’à éclore. - Je le sais, tu m’as ouvert les yeux en me confiant qu’elle était encore amoureuse de moi, et depuis je passe beaucoup plus de temps avec elle. Malheureusement je crois que c’est trop tard, je ne l’aime plus. Pourtant j’ai essayé, tu peux me croire, mais c’est toi que j’aime et je voudrais passer le reste de ma vie avec toi. Je crois que je vais accepter l’alternative que Jacqueline m’avait proposée et quand je serai enfin libre, nous pourrons unir nos deux vies, toi et moi. Qu’en dis-tu, ma chérie ? - Ce que j’en dis, c’est que tu es fou. Moi aussi je t’aime, mais je ne veux pas que mon bonheur repose sur le désespoir de quelqu’un que j'estime et qui me le rend bien. Jamais je ne pourrais lui faire du mal et j’espère que de ton côté il en est de même. Réfléchis à tout çà, mon chéri. Je préfèrerais te perdre que la voir souffrir. Je l’embrassais tendrement comme pour lui prouver que je n’étais pas en colère contre lui mais tournais rapidement les talons pour lui faire comprendre que je ne plaisantais pas. Il fallait bien qu’il comprenne que quelque chose en moi avait changé depuis que j’avais fait la connaissance de Jacqueline. Elle faisait maintenant partie intégrante de ma vie. Je ne le revis pas pendant quinze jours. J’interrogeais mon patron. Il me confirma qu’il était parti en tournée dans le pays pour la promotion de son nouveau single. Comme j’avais énormément de travail avec la fin de l’année qui approchait, je ne pouvais pas me rendre auprès de Jacqueline aussi souvent que je le désirais. Je savais qu’elle était seule et je lui passais un petit coup de fil de temps en temps. Mais j’avais quand même mauvaise conscience. Après tout elle n’habitait pas si loin de chez moi et le soir j’aurais vite fait de faire un saut jusque là. Mais voilà, le soir j’étais tellement crevée que je n’avais qu’une hâte, c’était de rentrer et me délasser en flânant devant la télé. Quand il revint, il fut invité à une réception par mon patron où j’étais également conviée. Me retrouver face à lui pour la première fois depuis notre dernière conversation me dérangeait étrangement, d’autant plus qu’il devait être au courant que j’avais, même involontairement, délaissé sa femme ces deux dernières semaines. Il eut pourtant la délicatesse de ne me faire aucune réflexion, aucun reproche. Au contraire, dès que nous fûmes seuls, il me demanda comment j’allais, si j’avais beaucoup de travail en ce moment ; il me raconta succinctement sa tournée, mais jamais il ne fit allusion à Jacqueline. Je me gardais bien de lui en faire la remarque. Après la soirée, il me raccompagna chez moi et ne me quitta pas de la nuit. Mais quelque chose avait changé en lui. Il était plus froid, moins attentionné, nos étreintes étaient plus distantes. Que s’était-il passé pendant les quinze derniers jours ? Avait-il réfléchi en ce qui concernait notre relation ou ses rapports avec sa femme ? Et s’il avait cessé de m’aimer ! Une boule d’appréhension me serrait soudain l’estomac. Depuis quatre ans et demi que nous nous connaissions, c’était la première fois que je venais à douter de lui. Si cela devait continuer, pourrais-je continuer à le voir ? Mes doutes n’étaient pas fondés, puisque notre relation continua encore quelques mois. Je continuais de le rencontrer, soit chez moi, soit dans son appartement, mais je n’oubliais pas sa femme qui, je dois l’avouer, était bien changée depuis le retour de son mari. Elle paraissait plus gaie, plus radieuse quand la conversation touchait Julien. J’étais un peu jalouse, car intérieurement j’avais espéré que la vie que nous menions auparavant continuerait longtemps ; elle me convenait bien. Mais mon affection pour elle passait avant tout. Puis un jour, au bureau, Julien me fit part d’une nouvelle qui me glaça le coeur autant que le corps. Il partait aux States pour deux ans où une série de concerts étaient prévus. Il n’avait pas voulu m’en parler avant, car il n’était pas sûr que tout se passerait comme il le désirait. - Mais pourquoi Jean ne m’en a-t-il pas parlé, dis-je assez brutalement ? Après tout je suis sa secrétaire, j’ai le droit de savoir ce qui se passe dans la boutique. - C’est moi qui lui ai demandé de ne pas t’en parler. Cela n’aurait servi à rien que tu sois au courant, tout le temps que nous n’étions pas sûrs de concrétiser l’affaire, et puis je voulais t’avertir moi-même. Tu peux comprendre ça quand même ? - O.K. et je t’en remercie, rétorquai-je plus calmement. Je pense que ton dernier album fera un malheur là-bas comme il l’a fait ici. Je te souhaite donc plein de bonheur. Et ne t’en fais pas, pendant son absence je veillerai sur Jacqueline, comme je l’ai souvent fait. - Non, ce ne sera pas la peine, dit-il très bas, comme s’il ne voulait pas que je l’entende. Elle part avec moi. J’étais médusée. Jamais je ne me serais attendue à une chose pareille. Je me doutais que les choses allaient mieux entre eux, mais pas au point qu’elle l’accompagne en tournée aux Etats Unis. Je ne savais pas quoi dire, puis soudain j’explosais : - Ai-je bien entendu ? Jacqueline part avec toi ! Mais, si je saisis bien, c’est une manière de me dire que tout est terminé entre nous. Tu ne crois pas que tu aurais pu avoir un peu plus de tact pour me l’annoncer. J’avais les jambes qui tremblaient. Jean entra à ce moment précis et compris tout de suite ce qui se passait. Il était furieux contre Julien de m’avoir mise dans un tel état. - Vous auriez pu prendre des gants pour lui annoncer votre départ. Vous ne voyez pas dans quel état vous l’avez mise ? Allez, si j’ai un conseil à vous donner c’est de faire rapidement vos bagages et ne pas perdre de temps ; la personne que vous devez rencontrer à Los Angeles vous attend le plus vite possible. Sans ménagement il le poussa vers la sortie, sans lui laisser le temps de placer un autre mot, puis il se tourna vers moi et essaya de me réconforter. - Je sais ce que vous devez ressentir, ma pauvre Sophie. Si vous le voulez, prenez quelques jours de congés, ça vous fera beaucoup de bien. - J’ai encore un travail monstre à terminer, mais je vous promets que je vais y penser. Merci Jean. Quelques semaines plus tard, je me retrouvai dans cette belle région niçoise recouverte de neige, que je n’avais même pas envie de visiter. Au début mon patron me téléphonait tous les deux jours « pour me donner des nouvelles du bureau », disait-il. Mais je savais que c’était surtout pour me demander comment j’allais, car j’étais partie le moral à zéro, fatiguée et vexée du tour que Julien m’avait joué et auquel, sans le savoir, sa femme avait participé. Bien sûr, j’étais contente pour elle qu’elle se soit rapprochée de son mari, mais je savais que c’est au prix d’une immense douleur pour moi. Et rien ne pouvait y apporter de remède, pas même l’éloignement. J’étais en France depuis deux mois. La neige avait fondu rapidement, aussi vite qu’elle s’était mise à tomber. La végétation reprenait ses droits et les prémices du printemps se faisaient sentir. Jean continuait de m’appeler régulièrement et m’assurait ne pas avoir besoin de moi en ce moment au bureau. C’était pas pure amitié qu’il me disait cela ; il aurait certainement aimé me voir rentrer assez rapidement. Mais j’en étais bien incapable. Rien qu’à la pensée de reprendre mon boulot et entendre parler de Julien tous les jours je retombais dans une sorte de léthargie proche de la dépression. Je lui mentais un peu en assurant que j’allais mieux et que je comptais rentrer bientôt. J’occupais mes journées à faire de grandes promenades sur les hauteurs de Nice. J’avais entendu parler de la beauté du paysage, mais toutes les descriptions qu’on avait pu m’en faire étaient loin de la réalité. Avec le printemps l’air prenait une odeur différente, pleine des senteurs des fleurs nouvelles. Les habitants du petit village semblaient revivre et de gais refrains emplissaient les maisons et les ruelles. Leur joie était communicative et au bout de quelques semaines, leur gentillesse envers moi m’avait redonné peu à peu le moral. Quand je pensais à mon travail, je ne ressentais plus ce noeud au fond de la gorge. J’avais l’esprit plus léger et au fond de moi je pensais bien avoir oublié Julien. Mais pourquoi a-t-il fallu que le téléphone sonne cette nuit là, vers 1 h du matin ? Qui pouvait bien me déranger à cette heure tardive ? Pas Jean, puisqu’il était parti en week-end avec ses enfants, et de toutes façons il ne m’appelait jamais la nuit, Alors ? J’eus soudain très peur, en pensant que quelque chose était peut-être arrivé à mes parents, et c’est tremblante que je décrochai le combiné et entendis une voix lointaine me prier de l’écouter : - Ne raccroche pas, Sophie, je t’en supplie, il faut que tu m’écoutes, ce que j’ai à te dire est grave. - Julien, mais comment as-tu eu mon numéro de téléphone ? Et pourquoi m’appelles-tu en pleine nuit ? Que se passe-t-il ? - C’est Jean qui m’a dit où tu te trouvais. Pour l’heure tardive, excuse-moi mais je n’ai pas pensé au décalage. Je t’appelle pour t’annoncer une mauvaise nouvelle, Jacqueline est morte. - Morte, mais comment ? qu’a-t-elle eu ? que s’est-il passé ? J’étais bouleversée par la nouvelle et j’avais du mal à articuler. Mon sang se glaçait et soudain je regrettais d’être si loin de tout et surtout de lui. Je l’entendais pleurer doucement au bout du fil mais insistais quand même pour avoir des explications : - Elle est morte ce matin, c’est à dire la fin de l’après-midi pour toi. La veille, nous nous étions encore une fois disputés, comme cela nous arrivait depuis quelques jours et je pense qu’elle a voulu prendre des cachets pour dormir et elle ne s’est pas réveillée. Le médecin pense qu’il s’agit d’un arrêt cardiaque, mais l’autopsie nous en dira plus. - Une autopsie, quelle horreur. Il n’y a pas moyen de l’éviter ? Après tout il n’y a rien de bizarre dans l’état où elle se trouvait déjà qu’elle ait voulu prendre un somnifère de temps en temps. - Un oui, mais pas vider la boîte. - Elle a prit la boîte entière ? - En tous cas, elle était vide. Elle l’avait achetée le jour de notre départ. Tu sais, devant une mort suspecte, la police demande toujours une autopsie. J’ai peur, je ne sais plus quoi faire. Je suis à New York depuis quinze jours et je ne connais personne. J’ai bien mon équipe et mes musiciens, mais ils ne se sentent pas vraiment concernés par ce qui m’arrive. - Veux-tu que je vienne auprès de toi ? - Tu ferais cela pour moi ? Moi qui pensais que tu ne m’aimerais plus après le mal que je t’ai fait ! - Je ne le fais pas pour toi, mais pour elle. Je suis sûre qu’elle me l’aurait demandé. Laisse moi deux ou trois jours pour régler les formalités et j’arrive. - Merci. Jean t’indiquera où je suis descendu. Il faut que je raccroche, l’inspecteur de police demande à me voir. Je t’aime, Sophie. Je décidai de rentrer chez moi avant d’aller à New York. Julien m’attendais mais je devais voir mon patron avant tout. Depuis le temps que j’étais partie, il avait sûrement plein de nouvelles à m’apprendre qui « ne pouvaient pas attendre », comme il disait souvent. Dès mon arrivée il me reçut à bras grands ouverts. - Je suis content de vous revoir. Etes-vous bien reposée ? La France est-elle aussi belle qu’on le dit ? - Oui, patron je suis bien reposée, et oui la France est aussi belle que je le pensais, même plus belle, surtout en cette saison. Moi aussi je suis contente de vous revoir mais pouvez-vous me dire comment je peux aller retrouver Julien ? - Oui, je vais vous donner ses coordonnées, mais avant j’ai quelque chose à vous dire qui ne va pas forcément vous faire plaisir. - A propos de Julien ? Qu’est- ce que c’est, dis-je sur un ton affolé ? - Calmez-vous et écoutez moi sans m’interrompre. Voilà. Jacqueline, comme vous le savez déjà était une grande dépressive. Elle était droguée à force de prendre des cachets pour les nerfs et des somnifères depuis des années. Le médecin a d’abord pensé à un crise cardiaque, mais l’autopsie a révélé que l’absorption des somnifères était la cause réelle de la mort. Mais comment a-t-elle pu les avaler puisque depuis leur arrivée aux Etats Unis son mari cachait la boîte et ne lui donnait que le strict nécessaire ? - Peut-être en avait-elle conservé une sur elle ? - D’après son mari c’est impossible ; la femme de ménage la surveillait de près depuis quelques mois. C’est d’ailleurs elle qui a fait ses bagages avant qu’elle parte et elle est formelle, elle n’a emmené aucun cachet autre que la boîte achetée le jour même de leur départ. Comprenez-vous ce que je veux vous dire ? - Oui, dis-je hébétée, vous voulez dire qu’elle a été assassinée ? Mais qui pourrait faire une chose pareille ? - Je n’en ai aucune idée, mais la police a mis Julien en garde à vue et l’interroge pour essayer de comprendre ce qui a pu se passer. J’étais troublée et j’avais peur de comprendre la vérité, celle que je réfutais de tout mon être. Je m’étais mise à pleurer silencieusement. Mon pauvre amour, cela ne suffisait pas qu’il ait perdu sa femme, il fallait encore qu’on l’accuse d’être l’auteur de sa mort. Je décidais de partir immédiatement pour les U.S.A., mais pris le temps de téléphoner à ma mère pour tout lui expliquer. J’avais l’impression que partager ma souffrance avec quelqu’un de cher, qui me comprenait, me la rendrait plus légère à supporter. Quand j’arrivai à New York le ciel était comme mon coeur, gris et triste. La ville était recouverte d’une pluie fine et régulière, comme je l’étais par les larmes qui me coulaient intérieurement. Je trouvais facilement le commissariat où Julien était en garde à vue, mais comme je l’avais craint, on ne me le laissa pas approcher. L’inspecteur de garde ce soir là consentit juste à me donner le nom et l’adresse de l’avocat qui avait bien voulu défendre Julien. Je pris une chambre non loin du quartier où résidait l’homme de loi, maître Findley, et le lendemain matin à la première heure je sonnais à son portail. Il me fit entrer et me reçut dans la bibliothèque, encore tout endormi : - Excusez moi, mademoiselle, je me suis couché assez tard hier et n’ai pas eu mon compte d’heures de sommeil. Voyons ce qui vous amène de si bonne heure ! - Je m’appelle Sophie Stark et je suis une amie de monsieur Gomez, attaquai-je sans préambule. Il vous a demandé d’être son avocat et j’aimerais vous aider. Je suis certaine qu’il n’a pas pu tuer sa femme et je suis prête à tout pour le prouver et le disculper. Dites moi ce que je peux faire pour lui être utile. - O.K., miss. D’abord calmez-vous. Julien n’est pas accusé de meurtre, mais il est simplement suspecté. Expliquez moi ce qui vous lie exactement à lui. - Je suis une amie, je vous l’ai dit. Je ne vois pas ce que mes rapports avec lui ont à voir avec le fait que je veuille l’aider. - Ecoutez miss, dit-il assez brusquement, si vous ne me faites pas confiance mieux vaut repartir d’où vous venez et ne pas insister pour m’aider. Votre ami ou quoi qu’il soit pour vous m’a demandé de le représenter au tribunal, si toutefois il arrive jusque là et je n’ai pas l’intention de m’encombrer d’une petite personne, toute mignonne soit-elle, qui ne soit pas sincère avec moi et n’en fasse qu’à sa tête. J’ai déjà donné dans le genre et jamais je ne referais la même erreur, vous pouvez en être sûre. Je venais de comprendre par ce discours que nous avions mal commencé tous les deux. Je m’en excusais auprès de lui, lui expliquais comment j’avais connu Julien, ce qui me liait à lui, sans rien omettre de mes rapports avec Jacqueline et lui renouvelais plus calmement pas proposition de l’aider. Après ma confession, il m’apparut soudain dans de meilleures conditions à mon égard et au bout de la longue explication que nous eûmes ensemble, accepta mon aide avec enthousiasme. - Bien, dit-il vivement. Je pense que votre témoignage pourra être utile lors du procès de monsieur Gomez, mais il faudra mettre en évidence votre amitié avec la défunte et taire votre relation avec Julien. Sauf bien sûr si l’avocat de la partie civile en fait état, ce qui m’étonnerait énormément, puisque personne ne vous connaît ici. Dès que j’irai voir mon client je lui en parlerait pour qu’il agisse de même. Voyant mon air abattu et les larmes qui perlaient au coin de mes yeux, il continua plus doucement, comme pour me rassurer : - Ne vous en faites pas, ensemble nous allons le sortir de là. Il n’y a aucune preuve contre lui, juste des présomptions et devant un tribunal ça ne tient pas la route. - Quand le procès doit-il avoir lieu ? - Pour l’instant nous avons rendez-vous avec le juge qui fixera le montant de la caution. Quand Julien sera dehors nous y verrons plus clair. Quant au jugement, rien n’est encore décidé. Il faut avant tout qu’il soit accusé officiellement. J’espère que la police fera son travail correctement et que nous n’arriverons pas jusque là. - Julien aura-t-il le droit de repartir chez lui, au Canada ? - Pour ça non, il ne devra pas quitter le territoire. Pensez-vous que ce soit un problème pour lui. Je suppose qu’il pourra poursuivre la tournée qu’il a commencée. - Je ne pense pas qu’il en ait envie pour l’instant. Il doit avoir le moral à zéro et ne voudra jamais se présenter devant son public avec le doute qui plane sur sa tête en ce moment. - Vous avez raison, il vaudrait mieux qu’il prenne quelques jours de vacances et se repose en attendant l’éventuel procès. Pourrez-vous rester auprès de lui ? Cela lui ferait le plus grand bien. - Oui, mon patron m’accordera volontiers un congé supplémentaire, étant donnée la gravité de la situation. Mais ne serait-ce pas trop imprudent qu’on me croise toute la journée avec lui. Il ne faudrait pas que les gens s’aperçoivent de ce qui nous unit ? - Vous vous ferez passer pour une employée de sa maison de disques, ce qui en un sens est la stricte vérité, venue l’aider pour la suite de ses concerts. Bien entendu il sera hors de question d’occuper la même chambre que lui et il faudra adopter le vouvoiement quand vous parlerez français entre vous. Sinon tout devrait bien se passer. - Merci maître, dis-je, un mince sourire aux lèvres. Vous me redonnez un peu de courage. Maintenant pouvez-vous m’indiquer la suite des « festivités ». Il ne put s’empêcher de sourire à mes tentatives d’humour. Il est vrai que la situation de Julien n’était pas désespérée et avoir discuté avec maître Findley m’avait redonné confiance en moi et une certaine foi intérieure qui m’encourageait à me battre pour mon amour. - Cet après-midi, comme je vous l’ai déjà expliqué, nous allons au tribunal pour connaître le montant de la caution, et dès demain matin, après le paiement, Julien pourra rejoindre son hôtel. Pour sa tranquillité, il serait plus prudent qu’il en choisisse un autre que celui où la pauvre Jacqueline a perdu la vie. Je vous conseille d’ailleurs de vous en occuper dès aujourd’hui, de même pour la caution, car je suppose que c’est vous qui allez la payer ? - Je ne pourrais jamais trouver une telle somme. Et d’ailleurs, peut-être que le juge ne voudra pas le libérer et préfèrera le conserver en prison jusqu’au procès. - Arrêtez de dire de telles âneries, petite demoiselle. Aucun juge n’accepterait de retenir en prison un suspect sans preuve contre lui. Quant à la caution, il vous faudra trouver la somme au plus vite. Demandez à votre patron, peut-être voudra-t-il vous aider ? - Peut-être ! Attendons ce soir de connaître la somme à payer et je pourrai agir en conséquence. Devant ma détermination l’homme de loi parut rassuré. Il me reconduisit jusque la porte en me donnant une claque amicale sur l’épaule qui en disait plus long que n’importe quelles paroles. Il me comprenait et souhaitait vivement la libération prochaine de Julien. Je retournai tout droit à mon hôtel, sans me préoccuper de l'exubérance qui régnait dans les rues de la capitale. On était samedi et la plupart des new yorkais étaient en repos. Malgré la pluie qui ne voulait pas s’arrêter de tomber, une foule étourdissante se pressait dans les magasins et autres super marchés. Mais j’avais bien autre chose en tête que la vie quotidienne qui m’entourait. Il fallait que je trouve une chambre pour Julien et que je contacte Jean de toute urgence. A mon grand soulagement, le réceptionniste lui trouva une chambre libre au même étage que la mienne, quant à mon patron, il m’assura de toute son amitié, me priant de prendre le temps nécessaire pour rester près de Julien. Il accepta immédiatement de payer la caution qui serait demandée. « De toute façon ce sera juste une avance sur ce que je dois déjà à monsieur Gomez », dit-il malicieusement. Je ris de bon coeur à cette boutade, qui témoignait de sa générosité. - Vingt cinq mille dollars américains, me dit maître Findley. Une paille à côté de ce à quoi on pouvait s’attendre. D’après mois le juge ne crois pas en la culpabilité de Julien. Avez-vous pu contacter votre patron ? - Oui, il attend que je le rappelle et m’envoie le chèque immédiatement. - Hors de question. Vous partez dès ce soir et revenez aussitôt avec le chèque. Je ne veux pas risquer de voir la caution perdue dans la multitude de courrier qui se traite ici au long d’une journée. - Bien, maître. Mais pourriez-vous faire une commission à Julien quand vous le verrez ? Dites-lui que je l’aime et que je ferai tout pour l’aider. - D’accord. Allez sauvez-vous vite ou je me fâche et je ne lui dirai rien. Le lendemain midi j’étais de retour avec le chèque de caution et une valise pleine de quelques affaires à Julien que j’étais allée prendre chez lui. Juste le nécessaire, pour le reste on verrait plus tard. Dès que possible il passerait à son ancien hôtel pour récupérer les vêtements emportés pour la tournée, mais pour l’instant tout était inaccessible, sur ordre de justice. En fin d’après-midi, la caution versée et l’autorisation de libération en main, j’accompagnais maître Findley à la prison. Julien et moi tombèrent dans les bras l’un de l’autre et eûmes beaucoup de mal à nous séparer quand Findley nous conseilla d’être très prudents. Nous rentrâmes à l’hôtel et préférâmes nous tenir au salon pour nous raconter les évènements des derniers jours. Et la vie continua, triste à mourir, sans occupation pouvant nous faire paraître le temps moins long. Maître Findley avait expressément demandé au commissaire chargé de l’enquête de ne pas perdre de temps. Grâce à Jean nous avions pu décaler les concerts les plus proches, pour les autres nous espérions que les choses se seraient arrangées entre temps. Durant nos longues journées d’oisiveté, il nous arrivait de passer plusieurs fois devant les salles de spectacles où se donnaient les concerts des chanteurs à succès du moment. Chaque fois, dans les yeux de Julien, je voyais perler une petite larme de nostalgie. C’était lui qui aurait dû être là en ce moment. Il avait changé, parfois il me faisait peur. N’était-il pas en train de sombrer dans la dépression, comme l’avait fait Jacqueline, pour un autre motif, mais qui lui avait été fatal ? Pour le bien de tous, il était urgent que la clarté soit faite sur toute cette histoire. J’en parlais à maître Findley lors d’une entrevue que nous avions ensemble et il me promit de retourner voir le commissaire Coleman et même d’essayer d’interpeller le Maire en personne. Mais il ne nous promettait rien. Je décidais de l’accompagner. - Nous tournons en rond, nous assura le commissaire, nous n’avons aucun élément susceptible d’innocenter monsieur Gomez. Quant à monsieur le Maire, que voulez-vous qu’il fasse de plus ? Sauf votre respect, maître, ce n’est pas lui qui ira sur le terrain et fera avancer l’enquête. - Je le sais, malheureusement, lui répondit Findley, mais mettez-vous à la place de mon client qui attend impatiemment de reprendre ses tournées. Tout cela n’est pas bon pour son image de marque. Au même instant, un jeune inspecteur entra dans le bureau de son supérieur : - Patron, regardez ce que nous avons trouvé, derrière un radiateur, lors de la perquisition plus approfondie dans la chambre de la morte. Et il lui tendit un sachet plastique contenant un tube de barbituriques vide. Je fus aussi intriguée que Findley devant l’étonnement du commissaire. - Ce n’est pas ce médicament qui a tué madame Gomez. Qu’est ce qu’il faisait dans sa chambre ? Et qui a bien pu l’y mettre ? C’est à n’y rien comprendre. Tenez Pierre, envoyez moi cela au labo au cas où il y aurait des empreintes et dites leur que je veux une réponse pour aujourd’hui sans faute. Qu’ils se débrouillent. - Bien, chef. Et il sortit en courant. - Pas mal ce petit, dit Coleman, comme pour lui-même. Débrouillard, efficace ; il ira loin. Il avait pris Pierre sous sa protection dès son arrivée au commissariat et n’hésitait pas à lui confier quelques enquêtes épineuses qui demandaient une subtilité d’esprit que seuls les jeunes inspecteurs frais émoulus de l’école de police pouvaient avoir acquise. Et effectivement, le soir il ramenait les résultats du labo à son patron. Il y avait effectivement des empreintes sur le tube ; il restait à trouver à qui elles appartenaient. Ce ne fut pas une partie de plaisir pour les policiers car elles n’étaient pas répertoriées chez eux, mais en visitant les sites informatiques internationaux, ils découvrirent qu’elles appartenaient à une femme de nationalité canadienne, déjà fichée dans son pays pour escroquerie et vol à la tire. Le commissaire nous convoqua tous les deux immédiatement, ainsi que maître Findley, et nous montra la photo qu’il avait reçue, par fax, de Montréal. - Désolé, commissaire, dis-je après l’avoir examinée, mais cette femme ne me dit absolument rien. Et vous Julien, la connaissez-vous ? Je lui tendis la photo et vis son visage changer, devenir pâle. Il tremblait de tout son être et aucun son ne semblait pouvoir franchir ses lèvres. Nous comprimes qu’il connaissait la personne en question et était sidéré de constater qu’elle pouvait être à l’origine du décès de sa femme. - Oui, commissaire, je connais cette femme, c’est Eva Brunning, notre femme de ménage. Elle s’est occupée des bagages de Jacqueline juste avant notre départ. Mais je ne comprends pas, elle m’avait assuré qu’aucun cachet ne s’y trouvait. - Je suis persuadé, s’exclama Coleman, qu’elle a volontairement mis ce tube dans les affaires de votre femme. Mais l’a-t-elle fait à la demande expresse de Jacqueline ? Nous aurons probablement la réponse quand nous l’aurons interrogée. Il lança sur l’heure un mandat d’arrêt international contre cette Eva Brunning. Il n’eut pas longtemps à attendre, puisque la police de Montréal l’arrêta chez elle le lendemain. A son arrivée à New York, escortée des deux policiers américains qui l’avaient prise en charge à sa descente d’avion, elle avait l’air d’une véritable furie. Elle commença par nier tout en bloc, arguant que Coleman n’avait aucune preuve contre elle, mais quand on lui parla des empruntes sur le flacon de somnifères, elle sembla craquer et au bout de quelques heures, avoua. - Oui, j’ai effectivement empoisonné madame Gomez, je savais qu’elle souffrait et désirait mourir, j’ai voulu l’aider. - Mais comment saviez-vous qu’elle prendrait le tube entier ? - Je n’en savais rien, mais dès qu’elle fut arrivée à New York, elle m’a téléphoné pour me raconter son voyage et en a profité pour me donner l’adresse de son hôtel, « on ne sait jamais, avait-elle ajouté ». J’ai donc sauté dans le premier avion et j’ai pu lui rendre une visite amicale, qui, je savais, allait lui faire plaisir. Vous devinez la suite : quand elle a été sur le point de se coucher il me fut facile de lui faire boire un verre d’eau avec les cachets fondus dedans. Puis je suis repartie après avoir pris soin d’essuyer toutes les empruntes que j’avais laissées. - Mais pourquoi ne pas avoir emporté le tube vide avec vous ? - Au moment de sortir de la suite mon sac est tombé et tout son contenu s’est répandu sur la moquette. J’ai paniqué, me suis dépêchée de tout remettre en ordre, puis j’ai eu peur qu’on me trouve en possession du tube, alors je l’ai glissé derrière le radiateur. - Pas très futé, soupira le commissaire. C’est bien là que nous l’avons trouvé. Il n’y a aucun doute possible, tout ce que vous venez de me dire est la stricte vérité. Madame Brunning, je vous arrête pour le meurtre de madame Gomez. Inspecteur, emmenez la prévenue. Déjà madame Brunning se levait, escortée de ses deux gardiens et de Pierre prêt à exécuter l’ordre de son chef. - Mais avant, s’exclama ce dernier, j’aimerais savoir une chose madame Brunning, pourquoi avoir fait cela et surtout pourquoi toute cette manigance pour faire accuser monsieur Gomez. Car je suppose que ça aussi vous l’aviez prémédité. - Bien sûr. Je lui en veux tellement du mal qu’il nous a fait, à moi et à ma fille Jamie. Il a gâché nos vies à toutes les deux. Nous étions sidérés d’entendre de telles accusations contre Julien. Quel mal avait-il bien pu faire à ces deux femmes ? Et dans quelles conditions avait-il connu Jamie Brunning ? - Pouvez-vous être plus claire, s’il vous plait, madame Brunning, demanda le commissaire. On ne profère pas de telles accusations comme cela. Vous devez avoir une raison et j’aimerais la connaître. Elle reprit le siège qu’elle venait de quitter et prit une profonde inspiration avant de commencer son récit : - C’était il y a dix ans, ma fille Jamie était une belle jeune fille, toujours prête à l’amusement. C’était une bonne fille, malheureusement elle aimait un peu trop les garçons. Elle leur plaisait énormément et monsieur Gomez est tombé, lui aussi, sous son charme. Elle devînt sa maîtresse et ils vécurent pendant quelques semaines une véritable passion. Moi je fermais les yeux, car j’avais peur pour ma place. Il faut dire que l’état de madame Gomez n’arrangeait rien. Depuis plusieurs années elle se refusait à son époux et lui s’en trouvait frustré. Bref, un jour Jamie m’annonça qu’elle était enceinte. J’ai eu peur que ma patronne ne l’apprenne et j’ai envoyé ma fille chez ma soeur avec des instructions bien claires ; elle devait accoucher sous X et laisser son enfant à l’adoption. C’était la seule condition pour que je la reprenne avec moi après la naissance. Et c’est ce qu’elle fit. Plus tard nous avons appris que l’enfant avait été adopté. Nous connaissions même le noms des parents adoptifs : Hudson. - Monsieur Gomez, intervint Coleman, pouvez-vous me confirmer avoir eu des relations avec la fille de madame, comme le prétend celle-ci ? - Je ne m’en souvenais plus, commissaire, mais, oui je vous confirme connaître Jamie Brunning et avoir eu une aventure avec elle quelques mois après la tentative de suicide de ma femme. La vie n’était pas bien gaie à l’époque chez nous et je crois avoir cédé à cette fille plus par dérivatif que par amour. - Vous avez un sacré culot, vociféra Eva, joli dérivatif, vous avez su quand même la mettre enceinte. - Mais je n’étais pas au courant, sinon j’aurais assumé mes responsabilités sans rechigner. - Cela suffit maintenant, dit le commissaire. Madame Brunning, veuillez continuer votre récit, je vous prie. Comment pouvez-vous assurer que l’enfant de votre fille a trouvé un foyer, puisque nul n’est sensé connaître les parents adoptifs des enfants abandonnés. - Ma soeur travaille pour l’Association à qui la petite fille a été confiée. Elle n’a eu aucun mal à trouver où elle avait été placée. Je dois dire qu’intérieurement j’ai toujours été un peu jalouse de cette femme devenue la mère de ma petite-fille. J’aurais aimé l’élever moi-même, mais je ne pouvais pas risquer de perdre ma place chez les Gomez. Elle se retourna vers moi et me lança un regard mitrailleur. - C’est quand j’ai vu mademoiselle et que j’ai appris, par madame Jacqueline, qui elle était et surtout d’où elle venait, que mon désir de vengeance s’est mis en oeuvre. - Qu’est-ce que j’ai à voir là dedans, dis-je étonnée. Je ne connais pas votre fille et encore moins son enfant. - Que vous croyez, mais ce que vous ne savez pas c’est que ma petite-fille a été adoptée par votre soeur. C’est au cours d’une conversation avec madame Gomez, à votre sujet, que j’ai fait le rapprochement entre madame Hudson et vous. La surprise m’empêchait de parler. Tout le monde était stupéfié par cette nouvelle. Après quelques secondes qui me parurent des minutes, je parvins quand même à lui poser la question : - Mais pourquoi avoir assassiné Jacqueline qui ne vous avait rien fait ? Pourquoi pas Julien ou même moi, qui ait un rapport direct avec la mère adoptive. - En tuant madame Jacqueline j’étais certaine d’atteindre directement son mari. Je voulais qu’il soit arrêté et finisse sa vie en prison pour un meurtre qu’il n’aurait pas commis. Et même si le suicide avait été confirmé, il s’en serait senti coupable. Maintenant, monsieur le commissaire, vous pouvez faire de moi ce que vous voulez. Mais sachez que je ne regrette aucunement mon geste. Et s’il vous plait, n’inquiétez pas ma pauvre Jamie qui n’est pour rien dans cette histoire. Elle n’est d’ailleurs pas au courant de ce que j’ai fait. Et pourtant j’ai fait tout cela pour elle. - Pierre, emmenez-la, dit simplement Coleman. Quant à moi j’appelle immédiatement le juge. Avec ces nouvelles preuves, il devrait faire lever les charges qui pèsent sur vous dans les jours à venir, dit-il à l’attention de Julien. J’étais heureuse pour lui, pour moi, mais mes pensées allaient constamment vers madame Brunning. Pauvre femme, pensais-je tout bas, elle est plus à plaindre qu’à blâmer. Comme elle a du souffrir. C’est un mois plus tard que Julien, blanchi, lavé de tout soupçon put reprendre ses concerts. Moi je repartais pour le Canada et reprenais mon travail avec Jean. Celui-ci, quoi qu’il en dise, était bien perdu sans moi. Le boulot s’était accumulé sur le bureau, mais c’est le coeur léger que je me mettais à l’ouvrage. J’avais régulièrement des nouvelles de Julien, qui m’invitais souvent à passer les jours de relâche avec lui. Je faisais l’aller-retour entre les U.S.A. et le Canada, mais j’étais tellement heureuse que je ne sentais pas la fatigue prendre le dessus sur mon énergie. Puis un jour, j’eus un malaise au bureau, ce qui affola mon patron qui appela son médecin de famille. Après m’avoir auscultée il me confirma ce que je soupçonnais déjà depuis quelques jours. J’attendais un bébé. - Il faut vous reposer, m’ordonna le docteur. Vous êtes très fatiguée et mener une grossesse à son terme dans votre état serait suicidaire. J’en parle immédiatement à Jean et je vous mets en arrêt jusqu’à la naissance du bébé. Jean exigea que je retourne immédiatement chez moi et que je me mette au lit. Il prit soin d’avertir lui-même Julien de mon état de fatigue, sans toutefois lui dire qu’il allait être père. Cette nouvelle, c’était à moi de la lui annoncer. Ce que d’ailleurs je fis trois jours plus tard, Julien étant de retour pour deux semaines de relâche. Il fut fou de joie à l’idée de tenir bientôt « son fils » entre ses bras ; car ce ne pouvait être qu’un fils. Mais mon état de santé l’inquiétait et il décida de faire venir quelqu’un pour rester près de moi dès qu’il serait reparti aux States. Je fis la réticente au début, ne voulant pas confier mon appartement à une étrangère, mais il insistât tellement que je finis par accepter, à condition de faire venir ma mère auprès de moi. Nous avions énormément de choses à nous raconter et les journées passaient très vite. Elle me parla de toute la famille, papa, qui l’avait chargée de pleins de recommandations à mon égard, mes frères, ma soeur et surtout mes neveux qui grandissaient à vue d’oeil. Je ne lui avait pas encore parlé de la petite Emily, la fille de ma soeur. Comment réagirait-elle en apprenant que le père de mon enfant était également celui de ma nièce ? - Julien doit arriver dans quelques heures, ma chérie, me dit-elle un jour de fin juin. Il fait beau dehors, si tu veux, je peux t’installer la chaise longue sur le balcon d’où tu pourras le voir arriver. - O.K. maman, mais avant peux-tu aller chercher le courrier dans la boîte, j’ai entendu le facteur et le concierge a certainement terminé sa distribution ? En remontant, elle avait un drôle d’air. Une sorte de panique se lisait sur son visage. - Tiens, Sophie, il y a une lettre pour toi qui vient de New York. J’espère que ce ne sont pas de mauvaises nouvelles. - Tu peux l’ouvrir, je suis à la salle de bain. Et c’est en lisant le courrier émanant du commissaire Coleman, dans lequel il nous donnait, entre autres, les dernières nouvelles du procès d’Eva Brunning, que ma mère apprit le lien qu’il y avait entre Julien et sa petite-fille adoptive. Elle en fut d’abord toute chamboulée, mais réagit très bien, mieux que je ne l’aurais espéré. Elle me promit de n’en parler à personne, même pas à mon père. Six mois plus tard, par un beau jour de décembre enneigé et ensoleillé, la famille était réunie pour le baptême de notre petit Jean, qui portait le même prénom que son parrain. C’est au cours du repas qui suivit que Julien se décida à annoncer à tout le monde la découverte que nous avions faite. Il s’empressa de préciser. - Ne vous en faites pas, chère future belle-soeur, je ne compte nullement faire valoir mes droits de paternité et d’ailleurs je ne lui dirai rien. Pour elle vous et votre mari resterez à jamais ses vrais parents, jusqu’au jour où vous déciderez de lui parler. - Future belle-soeur, m’avez-vous appelée, serait-ce une manière détournée de nous annoncer votre prochain mariage avec ma chère Sophie. Julien me prit dans ses bras, m’embrassa tendrement avant de confirmer la nouvelle à laquelle chacun applaudît. - Oui, chers amis, nous sommes heureux de vous convier à notre mariage qui aura lieu dans les tous premiers jours du mois de janvier. Je profite de l’occasion pour demander à mon ami Jean s’il accepte d’être mon témoin ? - Avec joie, c’est un honneur pour moi, vous ne pouviez pas me faire plus plaisir. Et vous, Sophie qui allez-vous choisir ? - Bien moi, répondis-je, je me suis liée d’amitié avec la sage femme qui m’a accouchée et qui est malheureusement de garde aujourd’hui. Je crois que c’est une certaine madame Mariano. J’envisage de le lui demander. Pensez-vous qu’elle acceptera, patron, ajoutai-je malicieusement, un sourire au coin des lèvres ? Tout le monde éclata de rire. Nous avions tous le coeur léger, surtout Julien et moi, depuis que nous avions appris qu’Eva Brunning était sous les verrous, et pour de longues années. Nous avons vécu ensemble des moments difficiles que nous essayons maintenant d’oublier. FIN
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