ROMANCE ANGLAISE

Par Gladys Gailliard


Le printemps s’annonçait précoce cette année. Les champs étaient déjà recouverts de petites fleurs sauvages. Les arbres en bourgeons promettaient des fruits pleins et sucrés. En cette fin de mois de mars le soleil emplissait déjà les vérandas ouvertes sur la campagne anglaise. Tout était féerique, tellement imprévu. Le pays semblait renaître à la vie, après un hiver long et pluvieux. Même les animaux des fermes environnantes semblaient heureux de paître dans les prairies. Les jours étaient plus longs et plus chauds, propices aux randonnées et aux excursions.

Céline avait choisi cette période de l’année pour visiter l’Angleterre, ce dont elle rêvait depuis si longtemps et joindre l’utile à l’agréable ; elle venait passer quelques semaines dans ce coin éloigné pour y parfaire son anglais. Elle comptait, en retrouvant sa bonne vieille ville de Caen, obtenir le  poste de secrétaire bilingue qu’elle souhaitait depuis plusieurs semaines. Ses lacunes en anglais lui avaient jusqu’ici fermé les portes de la Compagnie d’Assurance qui recrutait du personnel, mais elle espérait que tout changerait à son retour.

Jamais elle n’avait imaginé, en atterrissant à Londres, que le paysage puisse être si accueillant. Mais tout est tellement plus gai sous le soleil. Elle était arrivée la veille au soir et avait pris une chambre dans un petit cottage simple mais proprement tenu par une brave et avenante femme, une anglaise pure souche.

Elle avait rendez-vous le soir même avec le professeur d’anglais qui devait la prendre en charge pendant la durée de son séjour. De plus elle  comptait bien se joindre aux gens du coin et s’intégrer le mieux possible, vivre comme eux. « En revenant en France je serais une véritable petite anglaise », pensa-t-elle en souriant. C’est dans cet état d’esprit que la trouva Jack qui arriva en retard au pub, lieu du rendez-vous.

- Veuillez m’excuser, Miss dit-il en français avec un formidable accent. Je suis en retard, mais ma voiture est en panne et j’ai dû demander à un voisin de me conduire jusqu’ici.

- Ne vous excusez pas, je vous en prie. Ce n’est pas grave. Je suis d’ailleurs heureuse d’avoir attendu un peu, cela m’a permis d’écouter les gens parler entre eux. Je commence à mieux les connaître. Mais asseyez-vous et parlez moi de vous s’il vous plait.

Il commandèrent un café et discutèrent une bonne partie de la nuit, jusqu’à l’heure où le pub fermait ses portes. Le patron qui était un ami de Jack lui prêta un vélo pour repartir chez lui. Pour son premier cours, Céline avait rendez-vous le lendemain matin à 9 h .

La jeune femme dormit du sommeil du juste et dans ses rêves se bousculaient tous les évènements qu’elle avait vécus au cours de la journée. Le lendemain matin il pleuvait. Une petite pluie fine, tenace comme il en tombe souvent dans le coin. Le moral des habitants était au plus bas, tous redoutaient que les beaux jours ne soient compromis. Céline, elle, savait qu’elle serait enfermée pour quelques heures avec son professeur et la météo lui importait bien peu. Les cours se déroulaient jusque 15 h avec une pause déjeuner d’une heure vers midi. Les fins d’après-midi elle était libre. Elle avait tout le temps voulu pour les escapades qu’elle avait projetées.

Les quinze premiers jours passèrent à une vitesse vertigineuse. Le beau temps était revenu. Céline était heureuse. Tout allait pour le mieux. Comme elle était douée, aux dires de Jack, elle progressait très rapidement. Ils pouvaient donc se permettre ensemble de sortir visiter les environs.

- Que c’est gentil à vous Jack de m’accompagner. Mais je ne voudrais pas abuser de votre temps libre. Vous devez avoir mille choses à faire.

- Ne vous inquiétez pas pour cela. Je vis seul depuis la mort accidentelle de ma femme, il y a deux ans et j’ai tout mon temps pour moi.

- Pardon, je ne savais pas. Vous ne m’aviez pas parlé de cet épisode de votre vie.

- Je n’en parle jamais. Les souvenirs sont tellement douloureux. Mais assez de plaintes. Je veux être gai pour vous, pour que vous gardiez un bon souvenir de votre séjour chez nous.

Elle avait continué sa visite guidée et tout se passait le mieux du monde. Elle n’avait jamais reparlé de son épouse à Jack, mais était bien décidée à interroger sa logeuse dès que l’occasion s’en présenterait.

Et elle se présenta un soir après le repas. La brave femme qui portait le joli prénom de Gertrude connaissait le triste évènement qui avait endeuillé le professeur.

- Gisèle conduisait trop vite sa petite voiture de sport. La route était mouillée. Elle dérapa dans un visage et fit plusieurs tonneaux. On retrouva son corps qui avait été éjecté à une dizaine de mètres. Elle était défigurée. Son pauvre époux dut la reconnaître à la morgue, cela a été la plus dure épreuve qu’il ait eue à endurer. Quel malheur. Perdre la vie à 30 ans à peine. Et en plus elle attendait un bébé pour le mois suivant. Pourquoi a-t-elle été si imprudente ? Depuis ce jour, Jack est inconsolable. Il donne quelques cours d’anglais, par ci par là,  plus pour se changer les idées que par nécessité. Ses parents, à leur mort, lui ont légué une entreprise de matériaux de construction, qui est dirigée par un homme en qui Jack a toute confiance. C’est un actionnaire de la Société. Il en a été le chef-comptable pendant plusieurs années. Depuis le décès de Gisèle, Jack ne s’occupe plus de rien. Je dois vous dire qu’avant l’accident, c’est lui qui gérait l’affaire et sa femme travaillait avec lui comme secrétaire de direction. Depuis deux ans, il n’a pas remis les pieds là-bas. Quelle tristesse !

Céline était très émue en montant se coucher. Elle aurait aimé pouvoir parler à Jack, lui dire qu’elle comprenait ce qu’il ressentait, elle qui avait perdu un frère dans un accident d’autocar. Elle était tellement émue qu’elle s’endormit en pleurant et eut, cette nuit là, un sommeil agité.

Le lendemain Jack s’étonna de lui voir des cernes sous les yeux. Elle prétexta une migraine et lui demanda de ne pas assurer le cours du matin. Jack décida de prendre une journée de congé et ils partirent ensemble, en voiture à Canterburry qu’elle ne connaissait pas. La cathédrale lui plut énormément. Ensuite ils déjeunèrent dans un petit troquet et partirent se promener dans la campagne. Il faisait très doux. C’était presque déjà l’été. Un temps favorable aux déclarations.

- Céline, lui dit-il, je crois que vous me plaisez. Non pas que je sois amoureux de vous, mais quand nous sommes ensemble tout mon être est animé d’un sentiment que je sais plus fort que l’amitié.

- Jack, jamais je n’aurais cru possible…

- Non s’il vous plait, ne dites rien. Je n’aurai plus le courage de continuer. Vous savez depuis que j’ai perdu ma femme je me sens si seul. Plus grand chose ne m’intéresse. Ce n’est pas les quelques cours que je donne parfois qui vont combler le vide qu’elle a laissé en me quittant.

- Mais Jack, vous n’avez pas à vous justifier. Je sais ce que vous devez supportez. Moi aussi j’ai perdu un être cher, mon jeune frère, dans un accident d’autocar. Il partait en colonie de vacances et puis…Sur les 30 enfants, 12 seulement en ont  réchappé, et certains sont handicapés à vie.

Elle avait les yeux pleins de larmes. Il la prit dans les bras et la serra si fort qu’elle pouvait entendre battre son cœur.

- Je suis désolé pour vous. Dans mon désespoir j’avais égoïstement imaginé que j’étais le seul à souffrir. Je vous ai rappelé de mauvais souvenirs. Pardonnez moi. Je commence à me plaire avec vous et voilà que je vous fais pleurer.

- Ce n’est rien. Vous ne pouviez pas savoir. Pour vous prouver que vous êtes pardonné je vous offre une bière bien fraîche. Et on ne parle plus de nos malheurs pour aujourd’hui.

- O.K. Et ce soir je vous emmène dans un restaurant français. Vous m’en direz des nouvelles.

- Ouais ! cria-t-elle en battant des mains, j’en ai l’eau à la bouche.

Ils continuèrent la journée, bras dessus, bras dessous. Le soir, après un bon repas pris en terrasse Jack la raccompagna. Sur le pas de la porte il osa l’embrasser. Elle lui rendit son baiser tout en rougissant. Elle devait bien se l’avouer, elle était amoureuse. Ils se quittèrent heureux se donnant rendez-vous le lendemain pour aller entendre ensemble l’office dominical.

Céline n’eut pas le temps d’entrer qu’un individu masqué et vêtu de noir lui sautait dessus et la blessait d’un coup de couteau. A l’évidence il était venu la tuer. « Mais qui peut bien me vouloir du mal ? Je ne connais personne ici. », pensa-t-elle avant de s’évanouir.

Quand elle rouvrit les yeux elle se trouvait à l’hôpital. Jack à son chevet priait. Il fut heureux de la voir réveillée. Il put lui expliquer que ses blessures n’étaient que superficielles. La lame du couteau avait dérapé sur une côte et n’avait touché aucun organe vital. L’inspecteur de police David Moore fut autorisé par les médecins à entrer quelques minutes pour l’interroger. Jack et elle répondirent aux questions du mieux qu’ils purent, mais ils ne lui furent pas d’une grande utilité. Il promit de mener une enquête approfondie. Il n’aimait pas qu’une pauvre femme soit agressée sans raison apparente et encore moins quand il s’agissait d’une ressortissante d’un pays étranger.

C’est au cours d’un banal contrôle fiscal que furent découvertes les escroqueries faites par Sam, le dirigeant de la Société qui appartenait à Jack. Il jouait en bourse, avait un besoin d’argent de plus en plus pressant. Il avait falsifié les comptes de la Société pour masquer les détournements faits en faveur de ses créanciers. Jack alerté partit quelques jours plus tard. Il déclara qu’il était temps pour lui de reprendre en mains les affaires laissées par ses parents. Il ne voulait pas qu’un individu peu scrupuleux les fasse péricliter. Il en prit donc les reines, remis à flots les finances. Mais son esprit était toujours auprès de Céline. Celle-ci se rétablissait doucement. Elle était surtout très choquée. Il lui téléphonait tous les jours, lui faisait parvenir des dizaines de bouquets de fleurs. Il avait été  convenu qu’elle partirait chez lui pour sa  convalescence. Mais la veille de sa sortie, un incident vint tout remettre en question. Elle fut agressée sur son lit l’hôpital. Il y eut plus de peur que de mal et elle eut même le temps de voir son agresseur. Elle expliqua à Jack venu la chercher :

- C’était un homme grand, fort, avec une grosse moustache et des cheveux raides. Il portait des lunettes en écaille. Il m’a fait très peur.

-  Sam !

- Quoi Sam. Que voulez-vous dire ?

- Sam, le directeur malhonnête qui gérait ma Société. C’est sa description. Ne bougez pas, j’appelle l’inspecteur.

L’inspecteur Moore arriva aussitôt. Il ne comprenait plus rien. Sa première enquête n’avait abouti à rien et là tout se compliquait. Pourquoi Sam en voulait-il à Céline ? Accompagné de son adjoint il partit sur le champ cueillir l’agresseur de la jeune femme qui se terrait chez lui. Après des heures d’interrogatoire, il finit par avouer son crime. C’est lui qui, il y a deux ans, avait sectionné le câble de frein de la voiture de Gisèle.  Il avait dans l’idée d’être le seul à diriger l’affaire de Jack, il en avait besoin pour payer ses dettes. Il ne fallait pas que quelqu’un d’autre mette le nez dans la comptabilité. Il devait donc éliminer Gisèle, qui fouinait un peu trop… Et voilà que deux ans plus tard cela recommençait. Jack s’était entiché de cette française. Si cet imbécile l’épousait et reprenait la direction de l’affaire c’en était fini de sa tranquillité. Il lui fallait agir au plus vite. La première fois, le sbire qu’il avait payé pour la tuer avait loupé son coup. Cette fois-ci, à l’hôpital, il ferait le travail lui même. Mais c’était compté sans la ténacité qu’avait mis Céline à se défendre.

Meurtre, tentative de meurtre, détournement de fonds. Après un long procès, il fut envoyé en prison pour 20 ans. Quand il sortirait il serait complètement fichu.

Céline épousa Jack trois mois après sa sortie de l’hôpital. Elle quittait sa belle région française sans trop de regret, sachant qu’elle pourrait retourner souvent en France, son mari ayant de la famille sur la Côte d’Azur. Il s’occupèrent tous deux de la gestion de l’entreprise et décidèrent de se donner très vite un héritier. Cette affaire était familiale et devait le rester.

        FIN

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