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QU’ELLE EST BELLE LA VIE ! Par Gladys Gailliard
J’ai assisté à tout. Dans un bruit indescriptible j’ai vu l’incroyable arriver. Une explosion, puis cet épais nuage de fumée noire qui recouvrait la plaine. Tout le monde courait dans tous les sens, de quoi donner le vertige. Les uns criaient, les autres pleuraient, mais personne ne pensait à donner un coup de mains aux sauveteurs arrivés sur les lieux en un temps record. Bien sûr j’ai tout de suite pensé aux pauvres personnes mortes dans l’accident. Mon métier de journaliste me poussait à rester sur les lieux, même si je sentais que ma présence gênait les secours. Il fallait que mon article soit bouclé pour les infos de 20 h. J’avais eu une chance extraordinaire d’être sur les lieux au bon moment, enfin si on peut dire. Et voilà, tout était dans la boîte. J’avais enregistré sur un magnétophone les premières réactions à chaud des badauds présents et Serge, le caméraman, avait filmé tout ce qui pourrait servir de support à mon reportage. Il n’y avait plus qu’à rentrer au bureau et donner le tout aux techniciens. Avec tout ça j’avais oublié ce que j’étais venue faire à l’aéroport où venait d’avoir lieu le crash du 747. Mon fils arrivait de Colombie où il vivait avec son père. Je ne le voyais pas assez souvent, mais les vacances scolaires étaient une période de rêve pour nous deux. Quand mon ex-époux, présentateur télé, était reparti en Amérique du Sud d’où il est originaire, c’est moi qui lui avais demandé d’emmener Benjamin avec lui. Mon métier de reporter international me promenait à travers la planète à longueur d’année. Bien que l’aimant à la folie, je savais que la vie que je lui réservais n’était pas compatible avec celle qu’un enfant de son âge est en droit d’espérer. Il n’aurait pas eu de copains, sa scolarité en aurait souffert. Il avait maintenant 10 ans et je savais qu’il m’aimait assez pour supporter cet éloignement et se contenter des quelques visites que je pouvais lui faire entre deux avions et surtout des vacances. Je me trouvais encore perdue dans mes pensées et je n’entendais pas mon collègue qui me parlait à voix basse et me réconfortait. - Tu entends ce que je te dis ? Sabine, écoute-moi au moins. Je suis désolé pour toi. - Pourquoi es-tu désolé, lui dis-je en redescendant sur terre. Je ne comprends pas. - Dans l’effervescence de ton article, tu ne t’es même pas rendue compte que l’avion qui vient de se crasher est celui qu’a dû prendre ton fils ! Viens allons nous renseigner. A ce moment là un grand froid m’envahi, puis le trou noir, puis plus rien. Je me suis réveillée à l’hôpital. Je n’ai pas compris tout de suite ce qui m’arrivait, mais quand la mémoire me revînt, je ne pus que pleurer et crier. J’avais perdu mon fils dans un accident d’avion, sous mes yeux. Jamais, je n’avais été aussi malheureuse. Je suis restée prostrée des jours entiers chez moi sans voir personne. Il avait été difficile de reconnaître les corps des malheureuses victimes. Une messe avait été dite en leur souvenir, à laquelle je n’avais pas assistée. Je ne voulais pas admettre l’impensable. Et puis au bout de plusieurs jours j’ai enfin trouvé la force de téléphoner à mon ex-mari. Il m’a confirmé ce que je redoutais. Benji était bien monté dans l’avion. - Sabine, me dit-il, un sanglot dans la voix, pourquoi ne m’as-tu pas appelé plus tôt ? Tu sais combien j’aime notre fils. Pour moi aussi il est toute la vie. Je pensais qu’il était avec toi, mais j’étais étonné qu’il ne m’ait pas appelé à son arrivée en France. Ne t’inquiète pas, j’arrive. - Oui, Julien, viens. Je ne sais plus quoi faire. Julien avait toujours eu un caractère bien trempé. Il était assez dur, mais très aimant pour notre petit Benji. Quand il arriva enfin, j’ai senti que le nœud que j’avais dans la gorge se dénouait peu à peu. Il allait pouvoir prendre les choses en mains et s’occuper des formalités, ce que j’aurais été incapable de faire. La vie reprit petit à petit son cours habituel. Julien avait pris quelques jours de congés. L’après-midi il passait me prendre pour m’emmener en ballade. Cela me faisait énormément de bien. Le soir nous allions manger au restaurant de l’hôtel où il était descendu. Nous étions très malheureux tous les deux, mais ensemble il était plus facile de supporter notre peine, d’autant plus grande qu’on n’avait pas retrouvé le corps de notre fils. Au bout d’une quinzaine de jours il repartit, promettant de m’appeler dès son arrivée en Colombie. Moi, je repris le travail. Tout le monde se montrait très gentil avec moi, surtout Serge que je n’avais pas revu depuis le drame. Je savais qu’il était amoureux de moi, mais il avais toujours eu la pudeur de n’en rien laisser paraître. A force de travailler ensemble il s’était créé, entre nous, des liens d’amitié indestructibles, qui furent une source de chaleur et de réconfort dès mon retour. Je repris mes déplacements, tant bien que mal, au début, car j’étais traumatisée par les voyages en avion. Puis, le travail aidant, je retrouvai de l’énergie et une certaine envie de vivre. Au cours d’un voyage en Colombie j’eus l’idée d’aller rendre une petite visite à Julien. Je savais lui faire plaisir. Et puis nous pourrions parler de notre fils, ce qui nous ferait sûrement beaucoup de bien. En approchant de la maison j’eus un pincement au cœur. Tout dans cette demeure me rappelait Benji.. J’entrai sans sonner, car la porte était ouverte. Et là j’écoutai une discussion que jamais je n’aurais dû entendre. Julien discutait avec deux hommes. Ils devaient être du pays mais s’exprimaient dans un français sans accent. Il était question de Benjamin. Pourquoi mon fils était-il mêlé à la conversation ? Et de quoi parlaient-ils tous les trois ? Je ne comprenais rien. Et puis un mot vînt claquer à mes oreilles. Il était question de rançon. Mon cœur se mit à battre plus fort que de raison. Se pouvait-il que Benji soit encore en vie ? Je décidais d’attendre le départ des hommes avant de me montrer. Sans rien lui faire voir de mon émotion, j’embrassais Julien sur la joue et lui demandais de ses nouvelles. Tout allait très bien pour lui. Son travail était stressant, mais ça lui plaisait. De retour à l’hôtel, j’informais Serge de ma découverte. Il avait plusieurs contacts dans le pays. Des amis sur qui il pouvait compter. Après quelques jours de recherches, de discussions avec des gens hauts placés nous découvrîmes que Julien avait trempé dans des affaires pas très claires. Il avait touché des pots de vins pour des services rendus à la mafia locale. Il voulait arrêter tout ce trafic, mais pour le tenir, les mafieux avaient enlevé Benjamin. Depuis des semaines mon fils était vivant, retenu par une bande de malfrats et je n’en savais rien. J’étais terrorisée, je ne savais plus quoi faire. Serge, devant mon désarroi, prit le premier avion et vint me rejoindre. Il était aussi désemparé que moi, mais à deux nous pûmes réfléchir calmement et le soir j’avais pris ma décision. Je n’hésitais pas une seconde à dénoncer Julien à la police qui fit une perquisition en ordre et l’arrêta. Il donna le nom des kidnappeurs et les policiers n’eurent aucun mal à retrouver l’endroit où mon fils était caché. On ne lui avait pas fait de mal, mais il avait eu très peur et n’avait presque rien mangé. Après avoir passé quelques jours à l’hôpital, en observation, il reprit l’avion pour la France avec moi. De retour à Paris nous nous sommes créé une vie bien à nous. J’avais mis un frein à mon travail pour m’occuper de lui et rattraper le temps perdu. Mais son père lui manquait, ce qui était bien légitime. Nous sommes allés assister à son procès. Trois ans de prison ferme seulement. Cela passera vite. Je crois qu’ensuite il partira au bout du monde comme il en avait toujours eu envie. L’Australie ou la Nouvelle Zélande. Mais cette fois-ci sans son fils. Benjamin s’est parfaitement adapté à sa nouvelle vie. Il a sympathisé avec Serge qui va bientôt devenir son deuxième papa. Nous devons nous marier dans un mois et pour l’automne prochain nous serons quatre à la maison. FIN |