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PARFOIS LES REVES SE REALISENT
Par Gladys Gailliard
Les américains les ont surnommés « wet-backs ». Ils ont passé la "tortilla", cette fameuse frontière entre le Mexique et les Etats Unis, mais tous n’auront pas la chance de faire fortune ou de réaliser leur rêve. Passer le Rio Grande la nuit représente pour ces émigrés un véritable parcours du combattant. Combien d’entre eux arriveront de l’autre côté du fleuve ? Ceux qui ne seront pas tués par la police des frontières ou simplement refoulés dans leur pays, sans compter les malheureux qui se seront noyés. Ils savent que la vie sera dure sur cette terre d’exil, ils devront se cacher. Les plus « chanceux » trouveront une bonne âme qui leur donnera du travail au noir avec juste le droit de se taire et ne sortir qu’à la tombée de la nuit. Les plus jolies filles seront enrôlées dans des maisons de prostitution. Beaucoup regretteront leur vie passée, mais aucun ne repartira de lui-même. Que trouveraient-ils au pays pour subsister et nourrir leur famille ? En cette année 1980, il ne restait plus rien à la famille Rodriguez. Les maigres revenus du père servaient à peine à s’acquitter des impôts qui leurs étaient réclamés. Il n’en pouvaient plus de mendier ou de voler pour se nourrir. Aussi c’est la mort dans l’âme qu’ils décidèrent de tenter l’aventure en passant la frontière. Par un jour d’été chaud et sec, Fernanda prit son petit frère par la main et quitta la maison accompagnée du "padre" et de la "madre". Tous pleuraient et aucun n’eut le courage de regarder derrière lui. Ils laissaient là-bas tant de souvenirs. Mais ils ne voulaient voir que le bon côté de la fuite. L’espoir de trouver un monde meilleur leur donnait la force de continuer. Après plusieurs jours de marche, arrivés près du fleuve, ils se cachèrent et attendirent la nuit pour tenter de passer la frontière. Les estomacs commençaient à crier famine. Ils mangeaient peu. Ils avaient bien emportés quelques provisions, mais voulaient les économiser. Quand la nuit vînt enfin, ils s’approchèrent des barbelés. - Encore un effort, murmura le père, on est presque arrivé. Ca y est, ils y étaient dans cette Amérique tant attendue. C’est à ce moment-là que les coups de feu éclatèrent. Et ils tombèrent sous les balles des gardes. On les emmena près d’une fosse commune où se trouvaient déjà beaucoup de malheureux qui comme eux avaient cru au miracle. Les gardes décidèrent d’attendre le petit jour pour les enterrer…
Mais que faire quand on est dans un pays étranger qui ne veut pas de vous et dont on ne parle que très peu la langue ? Elle avait bien fait quelques études et sa mère lui avait même fait apprendre le français, en souvenir d’un lointain parent installé à Paris. Malgré la fatigue et le découragement, elle décida de continuer son chemin. Laredo, San Antonio, Houston, des villes assez importantes pour s’y perdre sans se faire remarquer. Elle voyageait à pieds, quelquefois en stop, parlant le plus possible français pour ne pas attirer l’attention. Elle s’était inventée une histoire à dormir debout, mais qui jusqu’ici lui avait sauvé la vie. Elle se trouvait depuis quelques jours à Houston, quand, en passant devant un restaurant français, elle vit une affiche indiquant qu’on recherchait une jeune fille pour garder des enfants. Sans réfléchir elle entra. - Mademoiselle, puis-je vous aider, demanda un garçon de salle, en lui lançant un œil méfiant. - Oui, s’il vous plait, je viens pour la place. J’ai vu l’affiche dehors. - Très bien. Attendez là je vous prie et n’entrez pas dans le restaurant. Aujourd’hui il y a un mariage, il ne faut pas déranger les invités. Je vais chercher la patronne. Quand cette dernière arriva elle dévisagea Fernanda de la tête aux pieds. - Ainsi mademoiselle, vous cherchez un travail. - Oui, madame. - Avez-vous déjà gardé des enfants ? Sauriez-vous vous occuper d’une maison en l’absence des parents. - Je crois que oui, madame. C’est moi qui ai élevé mon petit frère et je faisais la cuisine et le ménage quand maman était partie… travailler. - Très bien. Vous avez l’air d’être robuste et courageuse. Puis, ayant remarqué l’état dans lequel se trouvait la pauvre jeune fille, elle continua sur un ton apitoyé : - Mais que vous êtes sale. Vous vous êtes traînée dans la boue. - Non madame, mais j’ai beaucoup marché et je suis fatiguée. - Je m’appelle Mrs Glenwood, lui dit-elle en lui tendant la main. Allez vous laver et vous changer et surtout reposez-vous. Je vous verrai ce soir quand vous aurez pris votre repas. Fernanda n’en croyait pas ses oreilles. Elle balbutia un « merci, madame » presque inaudible. Cette femme avait un air bourru, mais dans le fond elle devait était gentille. La jeune fille sentit d’emblée qu’elle pouvait lui faire confiance. On lui fournit des vêtements propres et après un bon bain relaxant, elle se reposa dans un grand fauteuil du salon attenant à la salle de restaurant. Les convives du mariage dansaient et chantaient et bercée par tous ces flonflons elle s’endormit. Elle rêva de ses parents, de son frère et pleura. Elle se réveilla en sursaut. Quelqu’un la secouait. - Madame vous attend dans son bureau privé. Suivez-moi s’il vous plait. Elle entra dans une pièce immense, décorée de façon traditionnelle, avec de nombreuses vieilles photos accrochées aux murs. - Entrez ma fille, n’ayez pas peur. Asseyez-vous. Il faut que nous parlions. Racontez-moi votre histoire. Fernanda ne savait plus si elle devait mentir ou lui dire toute la vérité sachant ce qu’elle encourait si on venait à la dénoncer. Mais elle avait bien compris, à l’entendre parler, que Rebbeca Glenwood n’était pas femme à se laisser abuser. Elle décida donc d’être franche avec elle et expliqua d’où elle venait et ce qu’il était advenu de sa famille. Elle parla de la faim et de la soif qui la tiraillaient depuis plusieurs jours, sans compter la fatigue qui commençait à l’envahir. Rebbeca l’écouta attentivement. Elle la questionna en français pour juger de sa maîtrise de la langue et lui dit : - D’accord. J’accepte de vous prendre à l’essai pour un mois. Mon mari, qui a des relations à l’Ambassade, s’occupera d’obtenir les papiers nécessaires pour que vous puissiez travailler. Et puis j’ai besoin de quelqu’un tout de suite, car les vacances scolaires sont bientôt terminées et mes enfants doivent repartir à Baton Rouge dans notre propriété. - Vous habitez la Louisiane ! s’étonna Fernanda, je pensais que vous résidiez ici à l’année. - Non. Je viens seulement donner un coup de mains à mon gérant au moment de l’affluence estivale. Je rentre chez moi en général pour la mi-octobre. Donc jusque là vous serez la patronne des lieux. - Aucun problème, madame, et merci beaucoup. Mais dites-moi, quel âge ont vos enfants, et quand pourrais-je faire leur connaissance ? - Ils ont 5 et 7 ans. Vous les verrez demain. Pour l’instant ils dorment du sommeil du juste. Et s’il vous plait, appelez-moi Rebecca puisque nous allons habiter sous le même toit pendant quelques temps. Allez, bonne nuit et à demain. - D’accord, bonne nuit et encore merci, madame… Je veux dire Rebecca. Elle monta se coucher dans la chambre qui lui avait été attribuée. Elle n’était pas très grande mais fonctionnelle. Une armoire couvrait tout un pan de mur. En face, un lit en bois était prêt à l’accueillir pour un repos bien mérité. Contre un autre mur se trouvaient une table et deux chaises. Le grand luxe pour Fernanda était d’avoir sa propre salle de bain. Mais elle n’était pas au bout de ses surprises… Après une bonne nuit de sommeil, elle s’apprêta et descendit pour accueillir les enfants dès qu’ils seraient levés. Tout de suite elle sentit qu’elle les aimerait. La petite fille se prénommait Sophie. Elle n’avait que 5 ans mais pas la langue dans la poche. Elle était mignonne avec de longs cheveux blonds tressés et de grands yeux bleus. Quant à son frère John il sympathisa tout de suite avec Fernanda. Il était bien plus grand que les enfants de son âge, plus mince aussi. Ses cheveux châtains coupés en brosse et ses yeux couleur noisette lui donnaient un air coquin qui plut tout de suite à la jeune fille. Ils allèrent à la cuisine où ils petit-déjeunèrent de bon cœur. Les enfants avaient mille questions à poser à leur nouvelle « nounou », comme ils l’appelaient déjà. La journée se passa très joyeusement. Les enfants lui montrèrent leurs chambres, leurs jouets... Le soir venu, elle dut leur raconter des histoires pour qu’ils s’endorment facilement et fassent de beaux rêves. Puis elle se coucha enfin, fatiguée de cette première journée mais heureuse et confiante dans l’avenir. Puis arriva le jour du grand départ. Ils arrivèrent à Baton Rouge en fin d’après-midi. Les enfants étaient très énervés. Ils mangèrent un repas léger et au lit. Elle eût enfin tout loisir de visiter l’imposante demeure. Elle pensait être revenue bien des années en arrière, au temps de Scarlett O’Hara, héroïne d’une livre qu’elle avait adoré, mais dont elle avait oublié l’auteur. Elle s’imaginait en longue robe de satin, courant dans le parc ou dansant le soir dans la grande salle de bal avec les plus beaux jeunes hommes de la région. Elle devait rêver. Etait-ce bien elle, la malheureuse petite mexicaine qui se trouvait transporter dans cette demeure où tout respirait le bonheur et l’opulence ? Le lendemain elle fit la connaissance de Richard Glenwood, un homme à l’abord sévère. Mais il se révéla être quelqu’un de droit et de juste au cours de la conversation qu’ils eurent ensemble. Il ne lui parla pas de sa profession mais elle comprit qu’il avait un poste important, peut-être dans la politique. Comme Rebbeca le lui avait promis, elle avait reçu sans problème sa carte de travail. Elle pouvait donc sortir et se promener à sa guise sans crainte d’être poursuivie et emmenée au poste de police. Les jours, les semaines, les mois passèrent. Elle avait été adoptée par tout le personnel. Les repas qu’ils prenaient tous ensemble à la cuisine pour ne pas gêner la maîtresse de maison étaient des moments bénis pour eux et prenaient un air de fête, loin des invités de tous rangs qui venaient passer une soirée entre amis ou assister à un repas d’affaires. Tous les soirs, dès que les enfants étaient couchés, la jeune fille avait quartiers libres. Mais au lieu d’aller se promener dans la ville, de se faire des amis, elle préférait rester à la maison, profiter des couchers de soleil, splendides surtout en automne, ou bien lire en écoutant une musique douce. Elle menait vraiment une vie de rêve. Un jour, l’employée de maison qui servait à table étant souffrante, Rebecca demanda à Fernanda de la remplacer. Elle lui fit voir comment passer les plats, sur la gauche de chaque invité et lui assura que tout se passerait bien puisqu’ils ne devaient être qu’en comité restreint ce soir là. Et en effet, tout se passa très bien. Elle était souriante et charmante avec tout le monde. Un convive, Philippe de la Roche, demanda à Richard où il avait bien pu trouver cette perle rare, ce qui fit rire l’assemblée, Fernanda également. Ce qu’elle ignorait c’est qu’il travaillait à l’Ambassade de France aux Etats-Unis et était un très vieil ami de Richard à qui il ne pouvait rien refuser. C’est donc à sa demande qu’il fit des recherches sur cet ancêtre de Fernanda expatrié en France. Tant bien que mal il retrouva sa trace dans le Périgord. Il s’était marié, avait eu des enfants et coulait des jours heureux dans une jolie maison de retraite. Quand Rebecca entendit parler du Périgord, elle s’étonna de la coïncidence qui voulait qu’elle-même ait eu une cousine dans cette belle région française, parente décédée voici 10 ans. Son mari et elle décidèrent d’approfondir les recherches… Un matin, ils appelèrent Fernanda dans le bureau de Richard. Voyant deux visages inconnus tournés vers elle, elle eût soudain peur d’avoir commis une erreur dans son travail et qu’on lui signifia son congé. Elle se voyait déjà renvoyée au Mexique escortée par la police. Mais parmi les deux hommes elle reconnu l’homme de l’Ambassade. - Entrez mon enfant, lui dit Mrs Glenwood. Venez vous asseoir. Vous vous souvenez je pense de mon ami, Philippe de la Roche ? Je vous présente Maître Rivera qui est le notaire de notre famille. Maître Rivera a quelque chose à vous apprendre. - Bonjour chère demoiselle. Tout d’abord je dois vous informer que toutes les recherches qui ont été effectuées sur votre famille l’ont été à la demande expresse de mon ami Richard. - Des recherches, Maître ! De quelles recherches parlez-vous ? - Attendez. Ne soyez pas si impatiente. Je disais donc, qu’à la demande de Richard, j’ai effectué une petite enquête discrète et que j’ai pu remonter la trace de votre parent français. - Mais enfin, Maître, de qui parlez-vous, dit-elle aussi émue qu’étonnée. - De votre grand-oncle, bien entendu, celui qui vit depuis de nombreuses années en France. Il est toujours vivant. Je l’ai retrouvé dans sa maison de retraite. Arrivé en Europe il s’est marié avec une gentille française qui lui a donné deux beaux garçons mais qui malheureusement est décédée d’une pneumonie voici quelques années. Elle était de santé très fragile. Or cette femme qui était votre grande-tante par alliance n’était autre que la cousine de Rebecca. Cousine lointaine je vous le concède, mais qui fait que Mrs Glenwood et vous êtes parentes éloignées. Fernanda n’en croyait pas ses oreilles. Elle était sur un petit nuage. Elle sauta de sa chaise tant elle était heureuse. Sans le savoir elle se trouvait dans sa famille. Les deux garnements qu’elle aimait tant n’étaient autres que ses deux petits cousins. Mr et Mrs Glenwood très heureux également l’embrassèrent et lui souhaitèrent la bienvenue au sein de la famille, sa famille. Elle continua de s’occuper des enfants qui en furent ravis et fut présentée aux amis et connaissances de Richard et Rebecca. Quelques années plus tard elle rencontra un jeune attaché d’Ambassade. Le coup de foudre fut réciproque. Ils se marièrent et partirent habiter New York. Pour leur voyage de noce il lui fit la surprise de l’emmener en France où elle put enfin faire la connaissance de son grand-oncle. Ils évoquèrent ensemble le « pays » qu’il n’avait jamais oublié. Il versa une larme quand elle lui parla de la mort de ses parents et elle dut lui raconter sa vie dans les moindres détails. Qu’elle était loin la pauvre orpheline émigrée et affamée ! Quelle belle revanche sur la vie !
FIN |