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MON AMOUR D’AMERIQUE
Par Gladys Gailliard « Tu verras, m’avait-elle dit, la vie en France est plus belle que tu ne peux l’imaginer. Tu auras tout ce que tu peux désirer. Des belles robes, des bijoux, des soirées au théâtre. Viens avec moi , je te promets que tu ne le regretteras pas. » Et cinq ans après je suis partie. J’ai quitté mon Maroc natal, contre l’avis de mes parents, sans écouter leurs cris et leurs larmes. Mes frères ont bien essayé de me menacer des pires choses si je les abandonnais, je ne voulais rien entendre. Quand je débarquai à Paris, ayant payé le voyage avec mes dernières économies, je retrouvai Christelle venue m’attendre à Orly. Elle était plus belle que dans mon souvenir et je pensais, un peu égoïstement, que bientôt je serais aussi belle, peut-être plus, car j’avais de l’ambition et je saurais mettre en valeur mes grands yeux marron et mes cheveux longs couleur d’ébène. Tout le monde au village me disait que j’étais faite pour briller dans les soirées mondaines, ce qui avait le don de déplaire à mes parents. Les gens ne croyaient pas si bien dire. Bientôt ils verraient de quoi était capable la petite Aïcha. Et ma nouvelle vie commença sans problème. J’avais en poche un diplôme de décoratrice et il me fut facile de trouver un job dans une grande agence de décoration. Grâce à Christelle je me fis de nombreux amis, tous bien introduits dans la haute société parisienne. Et de fil en aiguille, je devins une personne respectable et recherchée pour les soirées mondaines. Mon existence correspondait à tout ce que j’avais pu rêver, petite, le soir au fond de mon lit. Christelle ne m’avait pas menti et je ne la remercierais jamais assez de m’avoir prise sous son aile. J’étais demandée dans le monde entier pour la décoration de salles de spectacle, de galeries d’exposition et même d’édifices publics. L’agence qui m’employait avait acquit une telle notoriété que j’en devins très vite la directrice. Cocktails et dîners chics occupaient toutes mes soirées. Je crois bien que je n’avais jamais été aussi heureuse. Je pensais bien souvent à ma famille restée là-bas à Meknès. Pour l’instant mes parents et mes frères ne voulaient plus me voir, mais un jour j’irai leur rendre visite et ils seront contents de ma réussite. Cela faisait trois mois que j’étais à New York pour la rénovation d’un immense appartement dans l’Empire State Building abritant le siège social d’une grande compagnie d’assurances américaine. J’avais rendez-vous avec le directeur de la compagnie qui devait me donner ses directives après avoir examiné mes premières ébauches. J’avais énormément d’idées, encore fallait-il qu’elles lui plaisent. J’arrivais en avance, mes croquis sous le bras, quand dans un couloir je fus bousculée par un grand gaillard blond aux yeux bleus et limpides. Il était beau et plein de charme, et je fus troublée au premier regard. Mais je contemplais avec désespoir toutes mes feuilles, échappées de la pochette et qui jonchaient le sol. - Excusez-moi, je vous prie Mademoiselle, je ne vous avais pas vue. J’espère que vos dessins ne sont pas abîmés. Je suis infiniment confus. Et il partit en courant. J’étais tellement éberluée que je n’ai pas su quoi répondre. Il ne s’était même pas proposé de m’aider à tout ramasser. Quel mufle ! Après avoir tout remis en place, je me dépêchais d’arriver au secrétariat en espérant ne pas être trop en retard à mon rendez-vous. Quelques minutes passées dans la salle d’attente et la secrétaire de direction vint me chercher et m’introduisit dans un immense bureau décoré, avec goût, de meubles anciens. - Veuillez attendre ici, mademoiselle. Monsieur le directeur n’en a que pour quelques instants. Il va s’occuper de vous tout de suite. Voulez-vous quelque chose à boire pour patienter ? - Merci bien, je prendrais volontiers un café. Elle sortit et cinq minutes plus tard, mon café arrivait, apporté par… mon grand blond. Il m’avait paru tellement maladroit lors de notre première rencontre, que j’eus peur qu’il ne renverse la tasse sur le tapis du bureau. - Tenez, Mademoiselle. J’espère que ceci me fera pardonner ma maladresse de tout à l’heure. - Merci. N’ayez crainte, Monsieur, c’est déjà oublié. - Très bien. Asseyez-vous et parlons plutôt de vous. Ma secrétaire m’a dit que vous veniez pour la place de comptable. Si toutefois vous avez les compétences requises, j’ai ce qu’il vous faut, car voyez-vous, notre Société a décidé d’agrandir son champ d’action. Nous espérons envahir le marché européen et avons besoin d’un personnel bilingue, anglais-français. Pouvez-vous me donner les lettres de recommandations que vous avez amenées ? - Mais, Monsieur, je crois que vous vous méprenez. Je ne suis pas ici pour une place de comptable. Peut-être avais-je parlé un peu trop sèchement, car sa mauvaise humeur monta tout à coup et il répondit vertement. - Dans ce cas, que faites-vous ici ? Pourquoi me faire perdre mon temps. Je suis énormément occupé en ce moment, je ne vous retiens pas plus longtemps. Au revoir mademoiselle. Je sortis sans demander mon reste. Qu’il avait mauvais caractère. Je n’aimerais pas travailler sous ses ordres. Je m’étais visiblement trompée de bureau en arrivant à mon rendez-vous et revins vers l’accueil où on m’indiqua le service qui s’occupait de l’agencement des travaux. Mon travail terminé je repartis à l’hôtel, encore toute énervée par ma rencontre avec le beau directeur financier. Le soir au téléphone, je racontais la scène à Christelle qui me rassura en riant : - Ne t’inquiète pas, je le connais, c’est Jack Woodward. Il est un peu vif et soupe au lait, mais il n’est pas méchant. Je dirais même que quand on le connaît mieux, il est sympathique et d’agréable compagnie. A part çà, comment s’est passée ton entrevue avec le responsable des travaux ? - On ne peut mieux. Je crois qu’il a bien aimé ce que je lui ai proposé. Nous avons rendez-vous dans une huitaine de jours. Il aura eu le temps d’examiner tous les croquis et aura pris sa décision. Mais j’ai bon espoir. De toute façon je te rappelle pour te tenir au courant. Maintenant excuse-moi, mais ici il est presque minuit et j’aimerais me coucher. - Bien sûr, ma chérie, je t’embrasse. Fais de beaux rêves. A bientôt… Comme je l’avais espéré, mon projet de rénovation fut accepté par la Société. Je pus commencer le travail dans les meilleurs délais et six mois plus tard je rentrais en France. Il ne restait plus que quelques finitions qui ne réclamaient pas obligatoirement ma présence sur les lieux. Je n’avais pas revu Jack pendant tout ce temps et c’est le cœur bien lourd que je regagnais Paris. Je repris mon travail avec toujours autant de passion, mais l’esprit constamment occupé par mon bel américain.
Un an après mon retour à Paris, je reçus une lettre de ma mère. Mon père était très malade et me réclamait. Je pris l’avion sur l’heure et n’eus que le temps de l’embrasser avant de lui fermer les yeux. Il nous avait quittés heureux d’être réconcilié avec son unique fille. Les jours de deuil furent surtout marqués par nos retrouvailles. Ma mère et mes frères voulurent tout connaître sur ma nouvelle vie, mon travail et mes relations. Je leur parlais bien sûr de Christelle, des amis français que je côtoyais. J’omettais volontairement de leur parler de Jack. Mon cœur n’était plus libre, mais c’était un amour à sens unique qui ne valait pas la peine qu’on en parle. Après quelques semaines passées à Meknès et une virée à Rabat, acheter des souvenirs pour Christelle, je repartis vers Paris. A mon arrivée à l’agence j’eus la surprise de trouver l’objet de toutes mes pensées assis à mon bureau. - Que venez-vous faire ici, monsieur ? Et de quel droit occupez-vous mon fauteuil ? - Calmez-vous s’il vous plait, vous étiez absente et il fallait bien que je m’installe quelque part. - O.K. Vous marquez un point. Mais que faites-vous en France ? - Je vous ai expliqué, il y a quelques mois que ma Société envisageait de prendre de l’expansion et d’ouvrir des succursales en Europe. Nous avons décidé de commencer par Paris. Je suis ici depuis quelques jours et ne connaissant pas grand monde ici, je suis venu voir mon amie Christelle. C’est en souvenir de notre vieille amitié que ma Société s’est adressée à votre agence pour la rénovation de ses bureaux. Elle est donc l’instigatrice involontaire de notre rencontre. Et puis je dois vous avouer que j’avais terriblement envie de vous revoir. Comment lui dire que moi aussi j’étais heureuse de me retrouver face à lui. Je n’osais pas, mais je crois bien que mes yeux ont parlé pour moi, car quelques instants plus tard il me serrait dans ses bras et m’embrassait avec ferveur. Après une invitation à dîner le soir même, il quittait le bureau me laissant encore toute étourdie, me demandant si je n’avais pas rêvé. Nous sommes sortis plusieurs jours ensemble. Notre entente était totale. Nous nous amusions comme des fous. Je constatais que Jack était d’une gentillesse infinie et toujours prêt à faire plaisir. Je lui fis découvrir le Paris que seuls les vrais parisiens connaissent et que j’aimais grâce à Christelle. Au bout de deux semaines, son travail terminé, il reprit l’avion pour New York. A me voir, Christelle devina que mon moral était à zéro. Elle me conseilla, soit de l’oublier, soit de partir le retrouver, ce que je fis pendant mes vacances d’été. Quelques mois plus tard, j’avais trouvé un job à New York, chez un concurrent de mon ancienne agence. Jack me demanda en mariage et Christelle fut ma demoiselle d’honneur. Nous partîmes en voyage de noce au Maroc où mon époux fit connaissance avec toute ma famille. Je pus me marier une seconde fois suivant le rite musulman et ce jour là je vis ma mère pleurer comme jamais je ne l’avais vue, sauf je crois à l’enterrement de mon père. Aujourd’hui, nous avons deux garçons, tous deux blonds comme leur papa et toute la famille est installée depuis quelques années en Californie. Notre vie est agitée et bruyante mais très agréable. Et depuis, à aucun moment je n’ai regretté d’avoir un jour bravé l’autorité familiale. FIN |