MEURTRE A "LA CHANTERELLE"

Par Gladys Gailliard


Une indescriptible effervescence remuait depuis quelques jours la maison de retraite de ce petit village Normand. Une grande fête devait avoir lieu pour l’anniversaire de Madame Grettier, la directrice de l’établissement. Elle était encore relativement jeune, élégante, bien mise et, pour quiconque la côtoyait pour la première fois, d’un abord très agréable. Bref elle était aimée de tous les pensionnaires de « La Chanterelle » qui accueillait à l’année aussi bien des couples de retraités que des personnes seules.

En ce dimanche d’août ensoleillé toutes les personnes valides s’étaient rendues à la chapelle pour y entendre l’office célébré par le prêtre du village. Celui-ci montait une fois par mois pour dire la messe dominicale, ce qui évitait aux petits vieux de descendre au bourg. Vers midi un apéritif devait être servi dans le parc. Monsieur le curé y avait été cordialement convié. Tout le monde riait, chantait, les plus alertes entamaient même un petit pas de danse. On avait souhaité bon anniversaire à madame la directrice et on lui avait fait de nombreux cadeaux. Quand soudain…

- Madame la directrice, madame la directrice, relevez-vous. A l’aide, venez vite, madame la directrice est tombée dans la cuisine et elle ne bouge plus. Venez m’aider à la relever.

Celui qui avait crié, un vieux pensionnaire de 87 ans, essayait sans succès de relever Madame Grettier. Claude, le docteur de l’établissement arriva en courant et ne put que constater le décès de la patronne.

-  Il n’y a plus rien à faire, elle est morte. Gilbert appelle le commissaire de police et dit lui de prévenir le légiste. Il va y avoir du boulot pour lui.

Le dénommé Gilbert, le jardinier qui faisait également office d’homme d’entretien, s’exécuta puis revint auprès du médecin qui venait de découvrir une tâche de sang dans le dos de Madame Grettier. Il comprit tout de suite qu’il avait affaire à un homicide. A première vue l’arme du crime devait être un couteau.

-  Gilbert, s’il te plait, va chercher une couverture pour couvrir le corps et essaye de calmer les gens.

En effet, la mort de madame la directrice avait mis en émoi tous les locataires. Monsieur le curé, resté près de Madame Grettier depuis la découverte du drame priait pour l’âme de la défunte.

Le commissaire François arriva accompagné de son adjoint Ducas. Etant donné l’âge des locataires de « La Chanterelle » ils ne pouvaient pas mener les interrogatoires comme ils l’auraient souhaité. Il fallait les ménager. Ils prirent donc la décision de rencontrer chaque personne une par une dans une salle de l’établissement qui leur était prêtée à cet effet. Chaque pensionnaire ne tarît pas d’éloges envers la pauvre directrice, elle était tellement gentille avec eux, toujours un mot aimable pour tous et toujours prête à se dévouer pour chacun. Bref l’interrogatoire des locataires terminé les policiers en étaient toujours au même point.

- Ducas, dit le commissaire, nous n’avons rien de plus. Il semblerait que cette femme ait été la perfection même. Allons interroger le personnel, peut-être aurons-nous plus de chance ?

Parmi le personnel tout le monde aimait Madame Grettier. Tout le monde, sauf peut-être Gisèle, l’aide cuisinière. Les deux femmes avaient eu quelques différents, rien de grave, mais l’employée était rancunière et en voulait encore à sa patronne de s’être montrée si intransigeante envers elle. Il faut dire qu’elle n’était pas très courageuse, mais étant soutien de famille, il était difficile de la congédier. Elle avait mauvais caractère, mais de là à tuer quelqu’un de sang froid…

Après un interrogatoire assez poussé, le commissaire en conclût qu’elle ne devait pas plus que les autres être suspectée.

Les jours passèrent et l’enquête  stagnait. Le commissaire François n’avait aucune piste valable et son adjoint commençait à se lamenter. Il est vrai que pour sa première affaire il aurait aimé plus d’action.

Puis vint l’automne avec ses jours gris et pluvieux. Les pensionnaires de « La Chanterelle » restaient plus souvent enfermés à jouer aux cartes ou à regarder la télévision dans la grande salle. Certains préféraient rester dans leurs appartements à rêvasser en regardant tomber les feuilles mortes. Tout le monde était morose. Tous se souvenaient des bons moments passés en compagnie de Madame Grettier. Le commissaire et son adjoint continuaient discrètement leurs investigations.

Un après-midi, quelques jours avant Noël, les quelques pensionnaires qui n’étaient pas partis dans leur famille pour les fêtes de fin d’année étaient rassemblés autour d’un bon chocolat chaud.

- Nous allons faire une belle fête pour célébrer la naissance du Christ. Il faudra préparer la crèche, contacter monsieur le curé pour l’office et surtout décider du repas qui suivra.

Ils avaient beau être tous plus ou moins âgés, ils n’en étaient pas moins gourmands. Habituellement c’était madame la directrice qui s’en occupait et en son souvenir ils étaient tous décidés à faire les choses du mieux possible. Il faisait froid ce jour là et depuis le matin un épais tapis blanc recouvrait le sol.

Dans l’effervescence des préparatifs, ils n’entendirent pas les pas qui s’approchaient de la cuisine. Le visiteur entra par la porte de derrière qui servait aux livreurs et se cacha dans un vieux débarras. L’homme était sale, avait une barbe d’au moins huit jours et aurait fait peur aux pauvres petits vieux s’ils l’avaient croisé dans le couloir.  Le soir venu, quand tout le monde fut couché et que la grande maison ne résonnait plus que des craquements des vieux meubles, il sortit et vînt dans la cuisine. Là il put ouvrir, à sa guise, placards et réfrigérateurs et se rassasier en toute tranquillité. Il était affamé. Quand Gisèle ouvrit la porte donnant sur le hall il ne sursauta pas, se leva et vînt l’étreindre :

- Bonsoir petite sœur, comment vas-tu ? J’ai fait attention que personne ne m’aperçoive, comme tu me l’as dit.

- Et tu as bien fait. Il n’aurait plus manqué que quelqu’un te découvre et fasse le rapprochement avec moi… Tiens, prend, ajouta-t-elle en lui tendant quelques billets, c’est tout ce que j’ai pu mettre de côté et maintenant va-t-en. Et fait gaffe en repartant.

Elle l’embrassa et le poussa vers la porte après lui avoir mis quelques provisions dans un sac « pour les jours à venir ».

- C’est pas assez d’avoir cette affaire de meurtre sur le dos, il faut encore s’occuper d’un évadé, se plaignit le commissaire. C’est pas de mon ressort, en plus. Comme il voulait boucler cette nouvelle affaire le plus vite possible il s’y attaqua sans tarder.

- Ducas, donnez-moi le rapport qui avait été établi lors de l’arrestation de ce jeune homme.

Il le parcourut rapidement et cria : 

- Eurêka ! Si mon intuition ne me trompe pas, je dois pouvoir résoudre les deux affaires d’un seul coup.

Il partit à « La Chanterelle » et demanda à voir l’aide cuisinière. Il l’interrogea encore plus en détail que la première fois, et là il comprit.

Son frère purgeait une peine de cinq ans de prison pour vol à la tire. Six mois plus tôt il s’était évadé. Les premiers jours avaient été difficiles, mais grâce Gisèle il allait pouvoir s’en sortir.

Ce qu’elle ne savait pas c’est qu’il projetait un mauvais coup. Or, c’est toujours utile d’avoir quelqu’un sur place. Il fallait qu’il mette son plan à exécution. Par sa sœur, il savait qu’une fête allait être donnée le jour de l’anniversaire de la directrice. Tout le monde serait occupé et personne ne ferait attention à lui.

Ce jour là donc, il entra par la porte de derrière, celle qui donnait directement sur la cuisine. En faisant attention de ne pas être vu il se faufila dans le hall et monta au premier étage, où se trouvait le bureau de madame la directrice.

Sa sœur, l’avait bien involontairement renseigné, et il savait qu’elle possédait un  coffre et y rangeait ses dossiers personnels. Il devait bien y avoir de l’argent ou autre chose de valeur de planqué là dedans. Il trouva facilement la clé dans un tiroir et pu exécuter son larcin sans difficulté. Mais en redescendant il fut surpris par la directrice qui entrait dans la cuisine.

- Que faites-vous là, dit-elle ? Je ne vous connais pas. Et que cachez-vous derrière le dos ?

Il était découvert. Alors que la directrice se retournait pour crier à l’aide, il attrapa un couteau et le planta dans le dos de la pauvre femme, puis repartit en courant.

En perquisitionnant chez le coupable Les deux policiers trouvèrent les bijoux volés à Madame Grettier. Les petits vieux se souvinrent l’avoir vue les porter à plusieurs occasions.

Le frère et la sœur furent arrêtés et condamnés, lui pour cambriolage et meurtre sans préméditation et elle pour complicité.

Le calme est revenu à « La Chanterelle ». Une autre directrice a été nommée, toute aussi gentille et charmante que la précédente, mais jamais personne ne pourra oublier Madame Grettier.

         FIN

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