|
LA FEMME DE L’EPICIER
Par Gladys Gailliard Samedi soir. Il faisait nuit. Une de ces nuits sans lune où tout semble confus. Même le bruit animant les maisons environnantes avait un air inquiétant. François en avait froid dans le dos en rentrant chez lui. Il marchait d’un pas pressé. Il faut dire que les meurtres qui s’étaient produits depuis plusieurs jours dans le petit village du Vaucluse n’étaient pas pour rassurer, même les moins trouillards. Une chouette se mit à crier, un chien aboya dans une cour, un chat miaula sur le toit de la maison des Forestier. Jamais les rues n’avaient été aussi sinistres. Plus personne ne sortait le soir. Après 20 h, le village semblait abandonné. Seuls les habitants finissant tard leur travail étaient obligés de le traverser, et encore sans s’attarder. Finies les discussions sur le pas de porte avec les voisins. Tout le monde s’enfermait chez lui. Personne n’avait envie de se retrouver face à face avec le « sadique », comme on l’appelait ici. Le lendemain, François ouvrait son épicerie une heure plus tard que les jours de semaine, aussi personne ne fit attention si à 9 h 10 le volet de fer était toujours baissé. Seuls les fidèles revenant de la messe du matin se trouvaient sur la place de l’église. Les ménagères préparaient le repas dominical et les hommes se trouvaient réunis autour d’un café à discuter des derniers potins ou à préparer le tiercé. Aucun d’entre eux ne fit attention à la boutique de François, si bien que quand Joseph, le boulanger, arriva au café, criant et gesticulant, tout le monde le regarda, surpris de tant d’esbroufe de la part d’un homme si calme d’ordinaire. - Venez vite ! François a été retrouvé mort dans la ruelle près de sa maison. Il paraît que ce serait encore un coup du sadique. En tout cas çà y ressemble bien. Cela fait le troisième meurtre en deux mois. - Qu’est ce que tu dis là ? François, mort ! s’esclaffa Marcel le barman. Mais quand est ce arrivé ? On a prévenu les gendarmes au moins ? - Oui, je m’en suis chargé quand les gamins qui ont trouvé le corps sont venus m’avertir. Les pauvres, ils étaient tout retournés. Il faut dire que François les aimait bien, il avait toujours une gâterie pour eux et en plus il leur faisait crédit. - Oui, bon. Mais revenons au meurtre. On est sûr au moins que c’en est un ! On ne sait jamais, François était un peu triste ces jours derniers. Quand il venait boire un verre il ne disait rien. Je suis sûr qu’il avait des ennuis. J’espère qu’il n’aura pas fait de bêtise. - Ecoute Marcel, garde tout çà pour les gendarmes quand ils ne manqueront pas de nous interroger. Moi je retourne à la boulangerie, je demande à Ginette de me remplacer et je file chez François. Peut-être ont-il besoin d’un coup de main là-bas ? A plus tard. Dès que j’ai des nouvelles, je viens vous les donner. Arrivé sur les lieux, il tomba nez à nez avec Adrienne, l’ex-épouse de François. Celle-ci avait quitté la région depuis pas mal de temps mais était revenue l’avant veille rendre visite à une vieille tante très malade. La vieille femme étant aussi très riche, cela valait la peine de la soigner un peu juste avant qu’elle ne fasse le grand plongeon. Personne au village n’aimait Adrienne, sauf peut-être les plus jeunes qui ne la connaissaient pas bien. Elle en jetait plein les yeux avec ses goûts de luxe, toujours habillée à la dernière mode. C’est ce qui avait déplu à son époux, qui, un jour, s’était vu dans l’impossibilité de continuer à l’entretenir. Depuis, elle n’avait plus eu qu’une idée en tête, se trouver un gigolo qui accepte de l’entretenir. Et elle l’avait trouvé. Elle habitait désormais Dijon et s’il n’y avait pas eu un pactole à la clé, elle ne serait jamais revenue dans ce trou perdu. - Adrienne ! s’exclama Joseph. Quelle surprise. Que viens tu faire ici ? - Je viens visiter ma tante Agathe qui est très malade. Elle a besoin de soins et je suis sa seule famille. - C’est vrai qu’elle n’est pas bien en ce moment, la vieille Agathe. Je reconnais là ta grandeur d’âme, Adrienne. Toujours prête à faire le bien autour de toi. En plus si c’est une vieille tante à pognon on ne crache pas dessus, ajouta-t-il ironiquement. Vexée, la femme s’en alla et entra à l’estaminet. Les conversations s’arrêtèrent tout à trac dès qu’elle franchit le seuil. Comme la Mathilde de Jacques Brel, Adrienne était revenue, mais tout le monde espérait que ce ne serait pas pour toujours. Les anciens se souvenaient comme elle se moquait d’eux et de leurs habitudes paysannes et les femmes ne voyaient pas d’un bon œil l’arrivée au village d’une femme dévergondée. Il fallait qu’elles surveillent leurs époux. - Tiens, Adrienne, s’étonna Marcel. Mais dis donc, tu as fait vite pour arriver de Dijon. Et puis, comment es-tu déjà au courant pour François. C’est quand même gentil à toi de t’être dérangée pour lui. Je suis sûr qu’il apprécierait. - De quoi parles-tu Marcel ? Je ne suis pas venue voir François, mais ma tante Agathe. Tu sais qu’elle est malade et je compte bien lui apporter un peu de réconfort pour ses derniers moments. - Soit, si tu le dis. Mais tu n’es donc pas au courant pour François. Le pauvre est mort, probablement a-t-il été assassiné hier soir dans l’impasse près de chez lui. Il la vit blêmir. - Assassiné ! Quelle horreur ! Sait-on qui a pu faire une chose pareille ? - Non pas encore. Il faisait nuit noire hier et personne n’a rien vu. On ne sait rien pour l’instant. Après l’autopsie, dès que cela sera possible, tu devrais aller le voir, je crois que tu lui dois bien çà. - Brrr ! Aucune envie. De toute façon je n’ai plus rien à voir avec lui. Ce n’est pas parce que nous avons vécu ensemble presque 5 ans. Je n’ai plus de compte à lui rendre. Et puis voir un mort çà m’a toujours rendue malade. Donne moi plutôt un blanc sec, il faut que je me remettre les idées en place. Après j’irai chez tante Agathe. Marcel n’en croyait pas ses oreilles. Il savait qu’elle n’avait pas de cœur, mais à ce point là elle dépassait les limites. Joseph revint avec des nouvelles. François avait bel et bien été assassiné, de trois coups de couteau en pleine poitrine. L’assassin avait ensuite jeté de la terre sur le corps, ce qui signait son crime. C’était à n’en pas douter les agissements du « sadique ». Les braves gendarmes interrogèrent toutes les personnes susceptibles d’avoir vu de près ou de loin la victime le soir du crime. Il n’y avait pas grand monde. Il fermait sa boutique vers 19h30 et à cette heure là les gens rentraient chez eux. Mais dans un petit village on connaît les habitudes de chacun, et les pauvres brigadiers eurent vite fait d’éliminer tous les villageois des suspects éventuels. Qui restait-il donc ? Personne. Et pourtant François était bien mort et il ne s’était pas suicidé… Marcel et Joseph avaient l’habitude de prendre un « petit jaune » le soir, vers 18 h. Et ils discutaient. De tout et de rien. D’un vieux mort la semaine dernière, de la Jeanne, un peu folle, qui s’amusait à effrayer les enfants. Mais ce jour là la conversation allait bon train. Elle était uniquement alimentée par Adrienne. Qu’était-elle venue faire exactement au village ? Et justement quand François était retrouvé mort. Bizarre !!! Il y avait quelque chose de louche là-dessous. Mais quoi ? Ce n’était quand même pas elle qui avait tué son ex-mari. Elle avait bien des défauts, mais n’était pas une criminelle. C’est à ce moment là qu’un papier glissé sous le comptoir attira l’attention de Joseph. - Tiens, Marcel, tu as perdu quelque chose, s’écria Joseph en le ramassant. Ben zut alors, regarde c’est le permis de conduire d’Adrienne. Qu’est-ce qu’il fait là ? - Il est sûrement tombé de son sac hier soir quand elle l’a ouvert. Ben çà alors ! Regarde le nom qu’il y a dessus. Plon, Adrienne Plon. Elle a gardé son nom de femme mariée. Elle qui voulait couper les ponts avec François ! C’est quand même bizarre, tu ne trouves pas ? - Si. Je crois que je vais aller porter notre trouvaille aux gendarmes. Une petite enquête s’impose. - O.K., mais viens me raconter ce qu’ils t’auront dit. Quand Adrienne s’était mariée elle n’avait pas un sou vaillant en poche. Le commerce de François marchait bien. Et au début la jeune Madame Plon avait vu là l’occasion de mener la vie facile. Elle n’était pas courageuse, mais n’avait aucun scrupule. Et l’argent filait à une rapidité inouïe. Au début le pauvre mari ne disait rien, de peur de mécontenter sa ravissante épouse, mais très vite la situation devint critique, les dettes commencèrent à s’accumuler et, sauf à vendre le commerce, François ne voyait pas comment s’en sortir. Puis tout se gâta dans leur couple et Adrienne partit pour la ville. Tout le monde crut sur l’instant que le couple avait divorcé et on oublia un peu trop vite l’épisode « Adrienne ». Même François, qui malgré tout ne s’était jamais remarié. Après enquête, les gendarmes découvrirent, qu’en réalité, Adrienne avait toujours refusé le divorce. Elle faisait croire à son époux qu’un jour ou l’autre elle reviendrait, mais que pour l’instant elle avait besoin de vivre un peu à sa guise. Et François, toujours amoureux d’elle, s’entêtait à la croire. Le commerce avait connu un nouvel essor et l’épicier, sans faire fortune, se trouvait à la tête d’un beau petit magot. Ce qui intéressait fortement Adrienne, mais surtout son gigolo. Celui-ci prénommé Dan avait une vie plutôt mouvementée. Il aimait se battre, avait le couteau facile et ne faisait aucun sentiment avec ses adversaires. Il avait un plan pour assassiner François. Plusieurs meurtres devaient êtres commis auparavant, afin de brouiller les pistes. Quand Adrienne aurait hérité de son imbécile de mari, ils pourraient partir ensemble loin de Dijon. Il ne l’aimait pas, elle était peut-être trop intelligente pour lui, mais le fric facile fait tout accepter. Adrienne fut atterrée en apprenant la nouvelle de la bouche de l’adjudant chef. Bien sûr elle n’était au courant de rien. Elle était réellement venue voir sa tante malade. Les gendarmes eurent vite fait d’arrêter Dan. Il se laissa emmener sans résistance. Il fut condamné à vingt ans de réclusion. Aujourd’hui encore, tous les habitants du hameau se demandent s’il n’était pas un peu fou. Adrienne est repartie à Dijon après avoir vendu le commerce de François à deux jeunes venus s’installer dans le village. Plus jamais les paysans n’eurent de ses nouvelles. C’est mieux comme çà. Elle n’avait apporté que le malheur dans ce petit village. FIN |