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GRAND-MERE AMELIE Par Gladys Gailliard Grand-mère Amélie aimait nous raconter des histoires. Elle savait que nous étions captivées par les récits qu’elle inventait pour nous endormir. Mais ce qui nous intéressait le plus, c’était quand elle nous contait la vie d’autrefois, celle qu’elle avait vécue. Petites, ma sœur Claudie et moi, nous restions pendues à ses lèvres des heures durant à l’écouter parler de cette époque lointaine qui avait enchanté sa jeunesse. Elle nous faisait rêver le soir en venant nous border dans notre lit et nos nuits étaient peuplées de messieurs très élégants et de belles demoiselles se promenant au bord du lac le dimanche après-midi. Que la vie devait être douce en ce temps là ! Pourtant une histoire nous tenait plus à cœur que les autres. Nous la réclamions souvent à grand-mère, mais elle n’avait jamais voulu nous la raconter en détail. C’était le récit de sa propre vie, celle dont il est toujours difficile de parler sans nostalgie. Ce jour là nous l’avons tellement ennuyée qu’elle a cédé. Elle nous fit asseoir, près d’elle, dans le grand fauteuil devant la cheminée flamboyante. Nous étions toutes deux excitées à l’avance de ce que mamie allait nous dire. - Voici mon histoire, mes chéries. Elle est triste mais belle et c’est la mienne, nous dit-elle comme pour s’excuser à l’avance. Cela pourrait commencer comme dans un conte de fée par « Il était une fois », mais cela n’a rien d’un conte et il n’y a aucune baguette magique pour lui donner une fin heureuse. Et mamie commença son récit : « C’était il y a bien longtemps. A l’époque je venais d’avoir 5 ans. L’année 1900 s’épanouissait et toutes les jeunes filles avaient une joie de vivre qui se lisait dans leurs yeux. On ne parlait pas encore de guerre. La vie s’écoulait douce et paisible. Les dernières inventions du siècle passé avaient apporté une certaine commodité à la vie quotidienne et chacun voulait en profiter. Mon père n’était pas le dernier pour se lancer des défis et son dernier joujou en date était une magnifique automobile qu’il conduisait dans le parc du domaine. Dès qu’il aurait obtenu le permis, il pourrait s’aventurer sur les routes de la campagne environnante. Ma mère et moi ne partagions pas sa nouvelle passion. Nous avions peur pour lui. Quand il était dans « son carrosse » il ne voyait pas le danger. La vitesse que lui procurait son nouvel engin devint vite une obsession et ce que redoutait tant ma mère arriva trop vite. L’accident eu lieu un jour de pluie devant nos yeux affolés. Il perdit le contrôle du véhicule, percuta un arbre et mourut sur le coup. Ma mère ne s’en remit pas. Elle ne voulait plus voir personne. Elle restait enfermée dans sa chambre des jours entiers, sans boire ni manger, ou si peu. La vie s’écoulait, triste et monotone, dans cette maison trop grande où nul n’était plus invité à séjourner. Je regrettais le faste des soirées que donnaient mes parents plusieurs fois dans l’année. Une tante éloignée venait nous rendre visite deux ou trois fois par semaine. Les jours de beau temps nous sortions toutes les deux faire quelques emplettes ou nous promener au square et au jardin zoologique. J’étais fille unique et n’avais personne pour jouer avec moi. Si encore j’avais eu un frère ou une sœur, même plus jeune, je me serais sentie moins seule. Je remerciais tante Christelle de s’occuper de moi comme elle le faisait. Grâce à elle je connaissais des endroits que je n’aurais jamais imaginé fréquenter. Elle aimait beaucoup ma mère et se faisait une joie de la remplacer dans mon éducation. C’était une personne très bonne qui me considérait comme sa propre fille… Les années passèrent J’avais maintenant 19 ans et ma mère était morte trois ans plus tôt. La solitude et le chagrin avaient eu raison de son pauvre cœur. Je restais donc seule au domaine que je gérais tant bien que mal. Ma tante Christelle continuait à me rendre visite de temps en temps, mais son état de santé précaire la laissait souvent clouée au lit. J’avais trouvé un poste d’institutrice au village, ce qui me permettait de vivre correctement mais aussi d’effectuer les menus travaux d’entretien de la maison, mes parents ne m’ayant pas laissé une grosse fortune. Et la guerre arriva… Nous habitions un petit village et pensions ne jamais être menacés par le conflit. Malheureusement nous nous trompions et un jour les maisons furent réquisitionnées pour loger les soldats allemands. Bien sûr j’avais de la place chez moi, et je n’eus d’autre solution que d’accueillir 10 occupants. Ils étaient tous très gentils, mais je n’aimais pas cette intrusion obligée dans ma vie privée. Le plus jeune d’entre eux se prénommait Helmut. Il parlait un peu le français. Vingt ans, blond aux yeux bleus, le type même de l’Allemand comme on se le représente… » Les heures passaient et plus grand-mère parlait plus nous étions envoûtées par le récit. Mais déjà il se faisait tard. - Allez mes chéries, nous dit mamie, il est 10 h et demain il faut aller à l’école. Partez vous coucher maintenant. - Non grand-mère, s’il te plait continue. - Demain, c’est promis, dit-elle d’un ton sans réplique. Bonne nuit et faite de beaux rêves. La journée du lendemain s’écoula trop lentement à notre gré. Nous n’avions qu’une hâte, retrouver notre mamie et entendre la suite du récit qu’elle nous faisait. C’était tellement émouvant de l’écouter parler de personnes que nous ne connaissions pas mais qui avaient vraiment existé. Après le dîner, nous reprîmes notre place sur le canapé, pressées que notre grand-mère continue de raconter. - Où en étions-nous ? Voilà je me rappelle. Calmez-vous toutes les deux si vous voulez entendre la suite. « A l’époque je fréquentais François, un jeune homme très bien, d’excellente famille. C’était le nouveau directeur d’école. Il avait 28 ans, grand, brun à moustaches. Nous nous aimions et n’avions qu’un désir, vivre ensemble.. Mais j’avais peur que la guerre ne me l’enlève, comme elle avait déjà fait des ravages dans les familles voisines. Grâce à son statut d’instituteur il n’avait pas encore été mobilisé. Nous décidâmes de nous marier sans tarder, d’autant plus que votre maman était prête à pointer le bout de son nez quelques mois plus tard. Il ne fallait pas qu’elle vienne au monde alors que j’étais encore célibataire... A l’époque c’était très mal vu. Le mariage fut célébré sans chichi, mais tous les voisins furent invités. Quand notre fille Claudine naquît nous étions les plus heureux de la terre. Malheureusement notre joie fut de courte durée car quelques mois plus tard mon époux partit au front. Votre mère, n’était âgée que de quelques semaines. Notre séparation fut un déchirement pour tous les deux. Tous les jours j’allais à l’église prier pour le retour de mon bien aimé... » Grand-mère marquait une pause, comme pour revivre ces moments douloureux. - Mamie, en profitais-je pour demander, raconte-nous le passage où maman était malade. - Si vous voulez. Ecoutez bien. « Votre grand-père était parti depuis plus d’un an, quand un jour Claudine tomba malade. Elle avait une énorme fièvre et était couverte de boutons. Il ne faisait aucun doute qu’elle avait attrapé la rougeole, la maladie courant dans la région depuis plusieurs jours. Par malheur le médecin du village n’était pas libre à ce moment là, il était parti dans un hôpital de fortune, soigner les blessés. Quand Helmut, le jeune Allemand, apprit ce qui nous arrivait, il se proposa tout de suite de m’aider à soigner ma fille. Il était fils de médecin et avait quelques notions qu’il était prêt à mettre à mon service. Je n’avais pas d’autre solution et j’acceptais. Claudine était de plus en plus malade et Helmut la veilla jour et nuit, du moins quand ses obligations le lui permettaient. Et ma fille guérit grâce à lui. Je lui en ai toujours été reconnaissante. » Grand-mère avait les larmes aux yeux et semblait très troublée par ce qu’elle venait de nous raconter. Nous aurions voulu lui dire d’arrêter, de ne plus s’émouvoir de la sorte, mais notre curiosité était trop grande. Claudie la pria de continuer : - Maintenant raconte nous ce qui est arrivé à grand-père. - C’est le passage le plus dur à relater. J’en ai encore les larmes aux yeux. « Depuis des semaines je n’avais plus de nouvelles de mon pauvre François. Un jour un voisin revenu du front suite à une mauvaise blessure m’apprit qu’il avait été tué dans une tranchée. Sa dernière pensée avait été pour sa famille qu’il aimait tant. Et je devins inconsolable. Mais les circonstances aidant, je décidais de ne pas faire comme ma mère, morte de chagrin. Je ne voulais pas que ma fille souffre comme j’avais souffert moralement de son manque d’attention à mon égard. Et je suis partie en guerre moi aussi, mais contre les malheurs de l’existence. Et j’en suis sortie gagnante. Grâce à mon acharnement à vivre pour ma fille, mais aussi grâce à Helmut qui m’a aidée du mieux qu’il a pu. Je n’en ai jamais parlé à l’époque, car j’aurais été montrée du doigt et punie comme bien d’autres filles... » Mamie était toujours en larmes. Ces souvenirs la bouleversaient tellement que Claudie et moi nous partîmes jouer dans notre chambre. Nous respections son chagrin et voulions la laisser pleurer seule, en silence. Le lendemain elle était remise de ses émotions et c’est elle-même qui décida de continuer. - L’histoire est presque terminée mes chéries, vous voyez qu’il n’y a rien de plus banal. Elle ressemble à beaucoup d’autres, mais c’est la mienne et j’y tiens énormément. - Grand-mère, c’est triste le passage où grand-père est mort, mais après la guerre, qu’est ce qu’il s’est passé ? « Après la guerre, mes petites puces, Helmut n’a jamais voulu regagner l’Allemagne. Il n’avait plus de famille proche dans son pays et rien ne l’obligeait à repartir. Il a démissionné de l’armée allemande et s’est installé pour quelque temps dans le village. Il était tellement bon et serviable que les habitants du coin eurent vite fait de le considérer comme un des leurs. Mais il se sentait seul, tout comme moi. En 1925, quand les blessures de la guerre commencèrent à se refermer, il choisit un doux soir de printemps pour me demander de l’épouser. Et c’est avec joie que j’acceptais. » - Donc, tu avais oublié grand-père ! - Pas du tout, mais je ne pouvais pas vivre seule toute ma vie et je pense au fond de moi avoir toujours su qu’un jour je l’épouserais. Je suis sûre d’ailleurs, que votre grand-père aurait été tout à fait d’accord. - Bien, continue mamie. « Une grande fête eu lieu dans le village. Nous avons vendu la propriété de mes parents qui nous rappelait trop de mauvais souvenirs et nous nous sommes installés, avec votre maman, dans une petite maison dans le bourg voisin. Et voilà, c’est fini. » - Mais Helmut, nous ne l’avons jamais connu. Tu ne nous as pas dit ce qu’il lui était arrivé. « Il s’était fait naturaliser français et pendant la seconde guerre il put combattre aux côtés de nos braves soldats. Il est mort sur le front. J’ai toujours été convaincue qu’il ne s’est pas défendu contre ses ex-compatriotes allemands. Cela aura été sa manière à lui de leur rester fidèle jusqu’au bout. » - C’est une belle histoire mamie. Nous te remercions de nous l’avoir racontée entièrement. Maintenant nous connaissons mieux l’homme qui a pris la place de grand-père. - Votre maman l’a toujours considéré comme son père, il était tellement gentil avec elle et son vrai papa, elle ne l’a pas connu. - Dis mamie, tu as été heureuse avec Helmut ? - Enormément mes chéries. Ce n’est pas parce qu’il était allemand qu’il n’avait pas de cœur. Il était foncièrement bon, toujours prêt à nous venir en aide. Quand il est mort, j’ai eu beaucoup de chagrin et encore maintenant je remercie le ciel de me l’avoir envoyé. Dorénavant ma famille c’est vous, mais je garde, bien au chaud au fond de mon cœur, de merveilleux souvenirs de ces belles années que nous avons passées ensemble. Ma sœur et moi serons toujours reconnaissantes envers notre grand-mère de nous avoir donné sa confiance en nous livrant ses souvenirs de jeunesse. Nous sommes fières maintenant de connaître l’histoire de notre famille, même si elle est triste, car ce n’est plus seulement celle d’Amélie, c’est devenu la nôtre. FIN |