CHERE TANTE GERTRUDE !!!

Par Gladys Gailliard


Il pleuvait sur ce petit bourg du nord de la France. A croire que le temps aussi, la vieille chouette s’était chargée de le commander. Ce n’est pas assez qu’elle nous ait pourri l’existence tout au long de sa vie, il fallait encore que tout soit orchestré pour son enterrement. Elle avait tout prévu. L’église qu’aucune fleur ne venait égayer, la cérémonie longue et triste, le cimetière où tous les villageois se sentaient obligés de nous adresser leurs condoléances. Nous étions bien obligés de faire bonne figure mais n’avions qu’une envie, nous retrouver seuls et lever notre verre à la mort de la sorcière. Elle était enfin partie et pour de bon. Mais il avait fallu qu’elle choisisse l’avant veille de Noël pour tirer sa révérence. Elle nous aura cassé les pieds jusqu’au bout. Mes parents remerciaient les dernières personnes qui étaient venues nous rendre visite… Enfin nous étions seuls. Tante Charlotte et son mari Serge, oncle Gustave et sa toute jeune épouse Isabelle, sans oublier mes cousins Paul et Jacques, ceux avec lesquels je jouais pendant toutes les vacances depuis que nous étions petits. Ouf ! Seuls en famille.

- Et voilà, elle est enfin partie la vieille Gertrude. Pas un mal. Depuis le temps qu’elle se plaignait, qu’elle nous parlait de sa mort prochaine…

- Gustave, mon chéri, je t’en prie ne parle pas comme cela de ta pauvre tante. Elle était malade et plus toute jeune. Et je l’aimais bien moi. Cà va me faire tout drôle de ne plus venir lui rendre visite une fois par mois et…

Tante Charlotte lui coupa la parole.

- Ecoute Isabelle, on voit bien que tu n’as pas vécu longtemps avec elle, sinon tu ne parlerais pas comme çà. Gertrude n’aimait personne. Elle aurait bien voulu détruire notre ménage à tous, mais n’y est jamais arrivée. Demande un peu à mon frère dans quel état était cette pauvre Jacqueline avant de mourir.

 - Arrête Charlotte, intervint ma mère, ne retourne pas le couteau dans la plaie. Gustave a fait le deuil de notre chère Jacqueline et nous avons accueilli Isabelle dans notre famille avec tout l’amour auquel elle a droit. Ne parlons plus du passé.

- C’est vrai tu as raison. Excuse-moi Gustave, dit-elle à son frère en se levant pour l’embrasser. Je crois bien que nous sommes tous sur les nerfs aujourd’hui.

- O.K. ma chérie, lui dit son mari, je crois que nous avons tous besoin d’une bonne nuit de sommeil. Demain nous y verrons plus clair. Viens montons nous coucher. A demain tout le monde et ne rêvez pas trop de tante Gertrude, ajouta-t-il un sourire aux lèvres.

Et ils disparurent dans les escaliers menant au premier étage, là où se trouvaient les chambres. Tout le monde était effectivement fatigué. Gustave et Isabelle ne tardèrent pas à les imiter. Ils n’étaient mariés que depuis 6 mois et étaient pour ainsi dire encore en pleine lune de miel. Nous comprenions qu’ils aient besoin d’intimité, surtout après cette dure journée. Mes parents avaient entreprit de ranger la maison. Mes cousins et moi-même étions restés dans le salon et discutions. Chacun donnait ses impressions sur la journée qui s’achevait, mais nous nous gardions bien de prononcer le nom de Gertrude. Notre grand-tante nous avait toujours fait peur ; même avec nous les plus jeunes elle n’était pas sympathique. Dans notre for intérieur nous n’étions pas mécontents qu’elle nous ait quittés.

Quand mes parents eurent terminé leur rangement tout le monde monta se coucher. J’embrassais mes cousins et leur souhaitais bonne nuit. C’est à ce moment là que nous entendîmes  un cri venant de la chambre de Gustave. Nous étions accouru en même temps et là nous découvrîmes avec effroi le corps de la pauvre Isabelle étendu sans vie en travers du lit. Son mari restait planté à la regarder, ne sachant pas quoi faire. Il se demandait ce qui avait bien pu se passer.

- Isabelle avait pris un somnifère car elle avait peur de ne pouvoir s’endormir après une journée remplie d’émotions. Je ne comprends pas, elle était bien il y a encore cinq minutes. Qu’est-ce qui a bien pu arriver ?

- Viens Gustave dit Charlotte, ne reste pas là. Claude et Marie vont téléphoner à la gendarmerie. En attendant, tout le monde au salon. Serge s’il te plait pourrais tu rester auprès d’Isabelle ? Il ne faut pas la laisser seule.

Les gendarmes arrivèrent une dizaine de minutes plus tard. Ils étaient très troublés de nous retrouver dans de telles circonstances, nous ayant salués l’après midi même à l’enterrement de tante Gertrude. Après le relevé des empruntes, nous eûmes droit à un interrogatoire en bonne et due forme. Tous les témoignages concordaient. Puis ils partirent, accompagnés du légiste, avec le corps d’Isabelle.

- Dès que nous aurons des nouvelles, nous ne manquerons pas de vous le faire savoir. En attendant essayez de dormir, la journée de demain sera longue pour vous.

Mais personne ne voulait quitter Gustave. Il faisait peine à voir notre pauvre oncle. Perdre sa seconde femme dans de mystérieuses circonstances. La nuit se termina dans le calme et la tristesse. Chacun y allant de ses suppositions. Au matin, nous primes un petit déjeuner en commun, mais l’appétit n’y était pas. Gustave accompagné de ses deux sœurs partit aux nouvelles à la gendarmerie. Là l’adjudant chef lui confirma ce qu’il nous avait dit dans la nuit :

- Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour éclaircir au plus vite le décès de votre épouse, Gustave. Vous pouvez compter sur moi.

- Merci adjudant, répondit mon oncle, d’une voix d’outre tombe. Nous attendons avec impatience le résultat de l’autopsie. Tenez-nous au courant s’il vous plait.

- Bien sûr. N’ayez crainte, je veille à tout.

La matinée passa à déambuler dans le jardin pour les uns, à faire les courses au marché et préparer le repas pour les autres. En fin d’après midi le téléphone sonna. Mon père décrocha. C’était l’adjudant chef qui voulait nous donner les résultats de l’autopsie.

- Puis-je venir vous voir ? J’aimerais mieux vous parler de cela de vive voix.

- Bien sûr répondit mon père, nous vous attendons.

Quand il arriva nous vîmes à sa mine défaite que ce qu’il avait à nous dire n’était pas gai à entendre. Effectivement, il nous apprît que tante Isabelle était morte assassinée. Plus exactement empoisonnée. Vraisemblablement par une capsule de cyanure glissée parmi ses comprimés de somnifère.

- Dans l’émotion qui l’habitait quand elle a avalé son cachet elle n’aura pas fait attention à ce qu’elle prenait, ajouta le gendarme. D’après le médecin légiste elle est décédée sur le coup, sans souffrir. Je sais c’est une bien piètre consolation. Avec les nouveaux éléments dont nous disposons, nous allons   reprendre notre enquête sur de nouvelles bases  Maintenant excusez moi je dois rentrer chez moi, ma femme m’attend et nous avons des invités ce soir.

- Oui, bien sûr adjudant. Nous avions complètement  oublié que c’est Noël ce soir. C’est gentil à vous de vous être déplacé, dite bonjour à votre épouse et passez un bon réveillon.

Toute la famille se réunit dans le salon où un bon feu réchauffait les corps mais pas les cœurs. Nous étions tous hébétés par ce que nous venions d’appendre. Isabelle victime d’un crime. Gustave pleurait à chaudes larmes dans un coin, ma mère et tante Charlotte essayaient de lui remonter le moral, mon père et oncle Serge énuméraient les personnes présentes à l’enterrement de Gertrude et ne trouvaient personne susceptible d’avoir voulu assassiner Isabelle.

Nul bien entendu ne pensait à fêter Noël, il n’était pas question de réveillon ni même de messe de minuit, nous étions trop abattus. Paul, Jacques et moi allâmes à la cuisine nous préparer quelques sandwiches et nous partîmes à l’assaut de la chambre de tante Gertrude. Parce que nous avions rarement eu le droit d’y pénétrer c’était une pièce qui nous avait toujours attirés. Ce soir il fallait tromper le temps et quel plaisir de fouiller partout, d’ouvrir tiroirs et placards ! Nous étions sûrs de trouver des trésors, bien décidés à les garder pour nous.

Après plusieurs heures de malheureuses investigations, enfin résolus à aller nous coucher, j’allais refermer un tiroir de commode quand un paquet d’enveloppes attira mon attention.

- Regardez les garçons ce que j’ai trouvé, ce doit être des lettres d’amour. Je ne savais pas que tante Gertrude avait eu des amoureux.

- Nous non plus répondirent mes cousins. Vite montre nous tout çà.

Et deux heures durant nous avons lu le courrier échangé par Gertrude avec d’illustres inconnus qu’elle nommait « chéri », « mon cœur » ou encore « mon doux amour ». Jamais elle ne s’était mariée, mais elle avait dû être une briseuse de cœurs dans son jeune temps.

- Tiens, c’est quoi çà s’exclama Jacques étonné, c’est pas une lettre d’amour. Cà parle d’un accord passé entre Gertrude et une autre personne. Mais çà veut dire quoi ?

- Fais voir, dit Paul. Il lut le courrier que lui tendait son frère et nous regarda avec stupeur.

- Cela concerne Isabelle. Je crois que nous devrions aller porter notre découverte aux parents.

La famille prit connaissance de la lettre et c’est comme si un énorme poids s’enlevait d’un coup des poitrines. Enfin on y voyait plus clair.

Nous rejoignirent nos chambres respectives et le lendemain, mon père, Gustave et Serge débarquèrent à la gendarmerie. L’adjudant chef était présent, pas très frais ni reposé, mais prêt à les écouter. Il lut la lettre et se rendit sur le champs, accompagné de deux subalternes, chez la gouvernante de tante Gertrude. Ce qu’elle leur apprit était incroyable.

Tante Gertrude n’avait jamais eu d’enfant. C’était je crois la raison de son caractère renfrogné et invivable qui nous avait fait la détester toute sa vie durant. De ses années de collège elle avait gardé une amie qui s’était mariée et avait eu une fille Amélie dont elle était la marraine. Cette filleule, mariée et mère à son tour vouait un amour sans faille à Gertrude. Elle l’aimait plus que sa propre mère qui se désintéressait d’elle. Ses liens étaient tellement forts avec notre tante que celle ci songea un jour à l’adopter. Mais Amélie mourut d’une mauvaise grippe et Gertrude en resta inconsolable. Elle essaya de reporter son trop plein d’amour sur la fille d’Amélie, mais elle comprit vite que celle ci n’en voulait qu’à son argent. Elle fit comprendre à Isabelle, car c’était elle, qu’elle ne lui devait rien et n’aurait jamais un sou de sa part. Pour se venger, plus que par amour, Isabelle décida de se faire épouser de Gustave qui venait de perdre sa première épouse.

Mais tante Gertrude n’aimait pas perdre. Elle décida donc de supprimer Isabelle, avec l’aide de sa fidèle gouvernante. Elle invita donc la famille pour le réveillon de Noël, mais mourut plus vite que prévu. La suite nous la connaissions. La gouvernante avait respecté les dernières volontés de sa patronne et empoisonné Isabelle.

Le pauvre oncle Gustave ne voulut jamais croire que sa chère Isabelle ne l’eût épouser que par vengeance. Tante Charlotte et ma mère restèrent sceptiques ; comment imaginer Isabelle avide de revanche ?

Nous sommes maintenant mi janvier et toute la tribu attend avec impatience l’ouverture du testament de la vieille tante Gertrude.

          

                FIN

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