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C’EST QUOI LE BONHEUR ?
Avez-vous déjà vécu une amitié ? Une amitié vraie, franche, de celles qu’on ne rencontre pas au coin de n’importe quelle rue. Une amitié que l’on ne voit qu’entre bons amis, une complicité qui n’existe qu’entre mari et femme. Combien d’hommes en ce bas monde n’ont pas connu cette amitié qui rend la vie si belle, si agréable à être vécue ? Je n’en sais rien, beaucoup trop peut-être n’ont pu ressentir cette belle complicité entre deux êtres, si différents soient-ils. Quand on a le cœur rempli d’amitié, comment peut-on penser que quelqu’un peut ne pas l’accepter. Quand on déborde d’amour, peut-on admettre être repoussé. Mais si on a un caractère enjoué, décontracté, on passe outre l'humiliation qui nous est faite et sans le vouloir, sans l’avoir cherché, on s’impose, on cherche des excuses aux êtres aimés. Mais a-t-on au moins pensé que cette manière d’agir pouvait déranger les personnes de notre entourage ? Sur le moment non bien sûr, mais après, quand quelqu’un nous en fait la remarque on se sent choqué, troublé, rejeté. Bien sûr on se promet que ça ne se reproduira plus, qu’on ne tombera plus dans le piège mais par un besoin pressant de la présence des autres on se jette de nouveau dans la gueule du loup. Et chaque fois on se le reproche, on s’en veut de ces petites faiblesses. Mais sommes-nous réellement les seuls fautifs dans tout ça ? Ne sommes-nous pas plus victimes que coupables ? Mais combien de temps a-t-il fallu pour nous en rendre compte ? Trop longtemps assurément. Et que l’on soit débordant d’Amour ou rempli d’Amitié, tout ce qu’on recherche c’est le Bonheur. Je m’appelle Anna et je suis née, au début des années cinquante, dans une famille modeste. Nous habitions depuis peu la banlieue de Mulhouse où mon père Joël avait trouvé un travail de journaliste. Pour ses reportages, il était souvent absent plusieurs jours de la maison, aussi ma mère Hélène nous a-t-elle élevée pour ainsi dire seule, mon frère Jean de quatre ans mon aîné et moi. La vie s’écoulait calme et douce. Nous ne manquions de rien à la maison. Tout était sujet à faire la fête : le diplôme de fin d’études de Jean, mon passage en classe supérieure à l’école de danse. J’ai toujours été mince et fragile et le médecin me déconseillait les sports d’équipe, aussi quand j’émis l’idée de faire de la danse mes parents ont aussitôt accepté. Je m’inscrivis donc au cours de Mme Mangin. Je me voyais déjà danseuse étoile, brillant sur une scène devant des centaines de spectateurs m’acclamant debout. Les années passaient très vite. Mon frère avait obtenu son Baccalauréat et décidé d’être médecin. Il faisait l’admiration et était la fierté de toute la famille. Quant à moi, je voulais quitter l’école après le B.E.P.C. Les études ne m’intéressaient plus. Je ne vivais que pour mon art et attendais impatiemment le jour où je pourrais en faire mon métier. Cette perspective fit entrer mon père dans une colère que je ne lui avais jamais vue auparavant : - Mais enfin, ma petite fille, qu’est-ce que tu as dans le crâne? Je ne te comprends pas. Tu ne sais rien faire. Si au moins tu te donnais un peu de peine, tu pourrais passer des examens et faire des études comme ton frère. Au lieu de cela tu veux quitter l’école. Je savais par expérience qu’il était inutile de discuter avec lui. Lui dire que je voulais vivre de la danse n’aurait servi à rien, il ne comprendrait pas. Je risquais quand même un "De toutes façons c’est encore toi qui auras raison" et je montais dans ma chambre, déçue et emplie d’une colère envers ce père que j’aimais de toutes mes forces mais qui ne savait pas me rendre heureuse. Je repris donc le chemin de l’école et obtins mon baccalauréat avec bien des difficultés. La mention espérée par papa était loin d’être à l’ordre du jour, mais j’en retirais une certaine satisfaction et estimais avoir gagné une petite victoire sur mon père. Les résultats obtenus en classe de danse, eux, étaient plus que satisfaisants, ce qui me réjouissait. Les années passèrent et un soir après le repas je rassemblai tout mon courage et déclarai : - J’ai quelque chose à vous dire. Voilà, j’ai 21 ans et je pense que le moment est venu pour moi de voler de mes propres ailes. J’ai donc décidé, avec votre accord bien entendu, de partir pour Paris. Je suis certaine que je trouverai un travail bien payé là-bas, d’autant plus que Mme Mangin peut me faire une lettre de recommandation et… Mon père me coupa aussitôt la parole en rugissant, tandis que ma mère me regardais, les yeux agrandis, semblant se demander si elle n’avait pas rêvé mes paroles : - Il n’en est pas question. Mais tu es devenue complètement folle ma pauvre fille. Te rends-tu compte ce que signifie travailler et vivre seule dans une ville inconnue, à la rencontre de tous les dangers ? - Mais papa, je ne vais pas rester toujours avec vous. Moi aussi j’aimerais vivre ma vie, rencontrer des gens, me marier et avoir des enfants. Jean est bien parti, lui. - Ce n’est pas pareil. Jean est un garçon, plus âgé que toi, et c’est pour un travail stable dans un grand hôpital qu’il s’est éloigné de la maison. Ta mère et moi sommes d’ailleurs fiers de lui. Il a une belle situation, un appartement spacieux et douillet et s’est fait des amis à Paris. Mais toi, que feras-tu là-bas, seule, à la recherche d’un hypothétique travail. Quand on ne sait rien faire, il n’y a que le trottoir pour vous embaucher ! - Joël, s’offusqua ma mère, ne parle pas comme cela devant elle s’il te plait - puis se tournant vers moi – écoute ton père ma chérie, tu ne connais rien de la vie dans une grande ville et tu es encore si jeune. Mais rien ne pouvait me faire changer d’avis, aussi j’insistais. - Je ne suis pas si jeune que cela, je vous rappelle que je suis majeure. J’en ai marre de toujours vous écouter et toujours vous obéir. J’aimerais faire un métier qui me plaise et vivre pour moi. D’ailleurs j’ai l’intention de demander à Jean de m’héberger quelques temps. Je suis sûre qu’il le fera avec plaisir. Mon père était rouge de colère, mais surtout vexé que j’ose lui tenir tête. - Comme tu le dis si bien, tu es majeure, donc libre de décider seule. Fais ce que tu veux, mais ne viens pas te plaindre si ça ne tourne pas aussi rond que tu le souhaites et sache que si tu quittes cette maison, ce sera sans notre accord et que j’interdirai à ta mère de te revoir ou de prendre de tes nouvelles. Je restais muette devant une telle déclaration à laquelle je ne m’attendais pas. Je n’étais pas fière de moi et aurais bien voulu faire machine arrière, surtout pour ma mère qui commençait à pleurer, mais ma fierté et mon entêtement m’en empêchaient. Mon père s’était levé de table et était sorti dans le jardin fumer une cigarette. Je voyais la petite lumière rouge se promener de long en large sur la terrasse et comprenais qu’il faisait les cent pas en réfléchissant. Ma mère ne savait pas quoi me dire et me regardait d’un air peiné. - Tu sais maman, je n’ai rien contre toi, mais c’est l’attitude de papa qui me met hors de moi. Jean a eu le droit de faire ce qui lui a plu et vous l’avez toujours soutenu et encouragé dans ses études. Mais sous prétexte que j’ai choisi un métier "hors normes", comme vous dites, vous me mettez les bâtons dans les roues. Avez-vous songé que ce travail est toute ma vie, qu’en l’exerçant je trouverais enfin le bonheur ? - Ecoute Anna, me dit-elle en s’essuyant les yeux, tu as choisi un métier qui certes te plait mais qui est très aléatoire. Tu peux réussir pendant quelques années et ensuite le succès peut te lâcher. Que feras-tu si tu te retrouves seule, délaissée par les gens qui t’adulaient quelques mois auparavant ? La maison te sera toujours ouverte, quoi qu’en dise ton père, mais oseras-tu nous demander de l’aide ? Tout cela nous fait peur à ton père et à moi. - A toi, peut-être, mais pas à lui. Il se fiche pas mal de moi. Tout ce qu’il désire c’est que je fasse ce qu’il veut, ce qui lui semble le mieux pour moi. Mais sait-il vraiment ce qui est bon ou mauvais ? Et puis m’aime-t-il vraiment ? - Ne parle pas comme cela, Anna. S’il ne t’aimait pas il te laisserait faire ce qui te plait, à tes risques et périls. Ton père ne sais pas manifester ses sentiments, avec le temps j’ai appris à le connaître. Il n’a jamais su faire de grandes et belles phrases et tout ce qu’il ressent est enfoui au fond de lui. Mais crois moi il t’aime plus que tout, même s’il ne te le montre pas. Il ne veut que ton bonheur, alors pour ce qui te préoccupe en ce moment, s’il te plait, chérie, réfléchit bien avant de prendre une décision. J’ai réfléchi. Longtemps j’ai repensé à ce que m’avait dit maman et je suis restée. Plus par crainte de faire de la peine à ma mère que par peur de la colère paternelle. Mais je restais cloîtrée dans un silence boudeur. Je trouvai un travail à mi-temps chez un marchand de chaussures que je dus quitter rapidement, le patron s’occupant plus des parties charnues de mon anatomie que de la pointure de ses clientes. Mon père semblait s’en réjouir : - Tu vois ce que je t’avais dit. Voilà ce qui arrive aux jeunes filles qui commencent dans la vie et qui n’ont aucune expérience. - Peut-être, mais ce n’est pas en restant à la maison que je vais en acquérir de l’expérience. Puisque je ne peux pas aller travailler, je vais reprendre mes cours de danse, là je suis sûre au moins que Mme Mangin ne me touchera pas les fesses. Cela faisait deux ans que j’avais arrêté les cours et la brave femme fut très contente de me revoir. Je n’avais rien perdu de ma souplesse et de mon élégance innées et le travail que nous fîmes en quelques semaines fut très bénéfique. Au bout de six mois je n’avais rien à envier aux grandes professionnelles. Mme Mangin me proposa alors d’aller voir un agent qu’elle connaissait sur Mulhouse. - Il est toujours à la recherche de nouveaux talents et je suis sûre que tu lui plairas. Je te fais un courrier pour faciliter ton entrée chez lui et je te prédis que dans quatre mois tu fais la une des journaux. - Si vous pouviez dire vrai, mais mon père ne me laissera jamais partir seule, même à Mulhouse. Il est encore trop remonté contre moi. - Bon je vois ce que je peux faire et on en reparle. Durant les semaines qui suivirent, la famille fut occupée par le prochain mariage de Jean avec Elisabeth, une jeune infirmière qui travaillait dans son service. La pauvre fille était orpheline et avait été élevée dans des familles d’accueil. Sa volonté et son courage avaient été remarqués et elle avait obtenu une bourse pour faire les études de son choix. C’est ainsi qu’elle venait d’être embauchée dans l’hôpital où Jean était médecin chef. Elisabeth avait tout de suite plu à mes parents qui louaient à qui voulait les entendre sa gentillesse et sa serviabilité. Bien sûr elle avait toutes les qualités et papa ne se gênait pas pour faire des comparaisons avec moi, qui avait été incapable d’aller plus loin que le BAC. Il ne voyait que cela mais ignorait presque volontairement les progrès que j’avais faits aux cours de Mme Mangin. J’aurai tant voulu qu’il soit fier de moi. Après le mariage, mon frère et sa jeune épouse repartirent pour Paris et notre vie redevint calme. Depuis deux mois, mon père m’avait trouvé un emploi de gratte papier dans le journal qui l’employait. Cela ne me plaisait guère mais je n’osais refuser, les cours coûtant chers. C’est ainsi que j’appris la venue à Mulhouse de la star internationale de la danse, Joséfa Hart. Je décidai d’aller l’applaudir et le dimanche suivant nous partîmes tous les trois assister à la représentation de "Casse Noisette." Mes parents passaient une bonne soirée, moi j’étais subjuguée. Après le spectacle, un homme s’approcha de nous et demanda à me parler. J’étais invitée dans la loge de la diva. Je n’en croyais pas mes oreilles et c’est les jambes tremblantes que j’entrais dans la pièce réservée à l’usage personnel de Melle Hart. Là j’eus la surprise de la trouver en grande conversation avec Mme Mangin. - Entrez mademoiselle, dit-elle s’avançant vers moi, la main tendue. Nous étions en train de parler de vous. - Mon Dieu ! mademoiselle, c’est un plaisir de vous rencontrer. Jamais je n’aurai imaginé pouvoir un jour vous parler. Se tournant vers Mme Mangin, elle continua sans apporter la moindre attention à mon interruption : - Eléonore me disait tout le bien qu’elle pense de sa meilleure élève. Elle m’a parlé de votre envie de danser comme professionnelle et des difficultés que vous rencontrez pour réaliser votre rêve. Si je peux vous aider ce sera avec plaisir. - Vous feriez quelque chose pour moi ? bégayais-je, mais pourquoi ? Vous ne me connaissez même pas. - C’est vrai, mais j’ai toute confiance en mon ancien professeur, à celle qui a cru en moi et sans qui je ne serai pas là ce soir, dit-elle en embrassant Mme Mangin - Mme Mangin, votre ancien professeur ! Mais alors vous vous connaissez depuis longtemps ? - Plus de vingt cinq ans. Pour ainsi dire depuis toujours. J’avais huit ans quand j’ai pris mon premier cours et Eléonore a tout de suite vu ce dont j’étais capable. Je crois qu’il en a été de même avec vous. Alors si vous êtes d’accord, je suis prête à parler avec vos parents. Je recherche du sang neuf pour le spectacle que je compte monter l’automne prochain. - Je rêve, dis-je en rougissant, ça ne peux pas être vrai, je vais me réveiller. Mme Mangin s’était approchée de moi et m’avait pris la main qu’elle serrait très fort, comme pour me faire redescendre sur terre. - Non, mon enfant, tu ne rêves pas. Comme je l’ai expliqué à Joséfa, tu as encore à travailler avant de briller sur une scène, mais tu es volontaire et je sais que tu y arriveras. Mais ne crois-tu pas qu’il serait temps d’aller chercher tes parents et les informer de nos intentions. - Oui, vous avez raison, j’y cours. En sortant de la loge je me tapais dans mon père qui attendait tout ému et intimidé l’invitation à entrer. A ma mine réjouie il dut comprendre que quelque chose d’important venait de se passer. Il pénétra dans la pièce suivi de ma mère aussi impressionnée que lui. Eléonore m’entraîna vers les coulisses et me dit : - Laissons les seuls pour discuter. Je crois qu’ils auront beaucoup de choses à mettre au point. - Merci, madame. Merci pour tout, dis-je en l’embrassant. Sans vous mon père n’aurait jamais voulu que je danse et j’aurai peut-être fini par épouser un garçon que je n’aurai jamais aimé, juste pour lui faire plaisir. - Eh ! pas si vite. Attendons de savoir ce qu’ils vont se dire. Ensuite tu pourras me remercier, répondit-elle en riant de ma naïveté. Nous attendîmes une heure pour voir enfin la porte de la loge s’ouvrir et laisser passer mes parents, un large sourire illuminant leurs visages. Je compris aussitôt que j’avais gagné, grâce à Joséfa, et que mon rêve allait enfin se réaliser. Il ne me restait plus qu’à mettre au clair les termes de mon contrat. J’étais engagée pour une tournée de plusieurs mois en France et peut-être à l’étranger si le spectacle remportait le succès escompté. Mais avant tout cela, quelques cours de perfectionnement avec un professeur parisien et beaucoup d’heures et de jours de répétition. J’étais décidée à tout pour réussir. Après mon installation à Paris pour laquelle maman m’avait accompagnée, je rentrais un week-end à la maison vivre mes dernières heures d’existence ordinaire. Après je serais prise dans le tourbillon et n’aurais plus une seconde à moi. Mon père vint nous chercher à la gare de Mulhouse. Il ne dit rien durant tout le trajet mais je sentais bien que quelque chose avait changé en lui. Etait-il fier de moi ou simplement malheureux de mon prochain départ ? Ou peut-être...mais non ce ne pouvait pas encore être de la colère envers moi ! Arrivés à la maison je remarquai le regard complice de mes parents et sur la table basse du salon je découvris la une d’un journal (celui où travaillait mon père) dont un des gros titres me fit venir les larmes aux yeux : " Le magnifique destin d’Anna Steinberg » nouvelle écrite par Joël Steinberg. Tout y était. Mes années "école" qui avaient vu grandir une petite fille déjà volontaire, mes années "collège" pendant lesquelles la rébellion avait remplacé la douceur candide de l’enfance puis mes années "lycée", pendant lesquelles j’étais franchement désagréable. Il terminait son article par cette phrase si inattendue de sa part "Quand ma fille est née j’étais déçu, car j’avais demandé au ciel un deuxième garçon. Mais tout au long des vingt cinq années que nous avons vécues côte à côte jamais je n’ai eu à regretter que le Seigneur ne m’ait pas exaucé. Car malgré les quelques conflits qui ont pu nous opposer, je sais que nous n’avons jamais cessé de nous aimer. J’espère de tout cœur avoir pu lui apporter tout le bonheur qu’elle mérite, un bonheur aussi grand que celui qu’elle m’a procuré. Pour cela je lui dis Merci." Le soir dans ma chambre je pleurais encore à chaudes larmes. Jamais je n’avais vraiment connu mon père. Je regrettais de n’avoir pas été plus proche de lui, mais décidais de me rattraper chaque fois que mes occupations m’en laisseraient le temps. Je dormis d’un sommeil agité, peuplé de rêves où tous les évènements de la journée précédente se bousculaient. Je passais un dimanche extraordinaire, entourée de tous ceux que j’aimais ; Jean et Elisabeth, de passage dans la région, étaient venus déjeuner avec nous. Le soir Eléonore partit avec moi pour Paris où m’attendait ma nouvelle vie. Sur la table basse du salon j’avais posé, bien en évidence, une large feuille de papier pliée en quatre sur laquelle était inscrit "Pour Papa" et à l’intérieur rien que ces quelques mots : "Merci. Grâce à toi j’ai enfin trouvé le bonheur." FIN |